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Les Chevessand

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13 juin 2025

Récap du thème Créations








Principales créations
- L'impossible amitié - La traîtrise - Un bougnat savoyard - Les Chevessand -

1- L'impossible amitié - 2022

Plan + catégorie "Voltaire-JJ"
Actes 1 et 2 + acte 3 + acte 4 + acte 5 + acte 6 + acte 7 + acte 8 + acte 9

2- Entre 2 chaises - La traîtrise
Sommaire + portraits
Entre 2 sièges + (1 à 3) + L'attente (4) + Les Laulards (5) + Un travail de fond, Lothine (6) + La convocation (7) + L'électron libre (8) + Opération Indochine (9) + La triade (10) + Au pied du mur (11) + Le bistrot (12) + Confrontation (13) + Envers du décor (14) + Embellie (15) + Recomposition (16) + Le train (17)

3- Un bougnat savoyard - 2017-18
Sommaire
Chapitres 1 à 5 + Chapitres 6 à 8 + chap 9 + chap 10 + chap 11 + chap 12 + chap 13 + épilogue (chap 14)

Divers
"Home, sweet home" + Mes tricots -
Théorie du roman + Roman et réalité -
Un conte de Noël + Poésies 2025 -

4- Les Chevessand - 8 tomes - 2016
Une généalogie incertaine (1) Micha (2) + Le mari de Violette (3) + Mystérieuse Ella (4) + Les 2 oncles (t 5 et 5b) + Les années de cendre (6) + Destin de Victorine (7)


5- Nouvelles et Théâtre
Le gisant de San Cristobal + Le temple de la culture + Une étrange enquête + Un tableau bien étrange + Le rapport Revers + Les Bush + Journal d'Hildegarde + Le vieux plumitif + Variations Godot-Bechet + Gatti, gâté, gâteau + Grand Malamba + Le val verdoyant
L'envers du décor + La fin des moyens
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<<< Ch. Broussas, Récap 2025 © • cjb • © >>>
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2 juin 2025

Un conte de Noël

Un conte de Noël : Circé et le loup
 

           
 

---------------------------------------------- 1 -----------------------------------------------
 

C’était par une froide nuit de décembre quand une jeune fille nommée Circé s’enfonça dans les sombres profondeurs de la forêt. Pour rejoindre le village de sa grand-mère à qui elle rendait visite, Il lui fallait cheminer sur un sentier gelé parmi ces milliers d’arbres au fût élancé, ces « colonnes du ciel » comme les appelait Bernard Clavel, qui par endroits masquaient l’étroit chemin. Circé restait vigilante, attentive aux bruits familiers de la forêt, une branche qui s’affaisse sous le poids de la neige, le givre qui craque sous ses pieds. Pas de bruit suspect pour l’instant, si ce n’est le départ furtif d’un rongeur qu’elle avait dérangé.
 

Malgré un petit pincement de cœur, elle n’avait pas peur. Sa Mère Grand le lui avait bien dit : « Ma petite, un jour ou l’autre tu verras le loup mais n’ait pas peur, il paraît beaucoup plus méchant qu’il n’est en réalité. » Elle aimait beaucoup sa Mère Grand et la croyait sur parole. Son frère aîné qui était un chenapan de première, lui avait confié d’un rire sonore : « C’est vraiment bizarre, les filles ont peur d’un rien, d’une souris ou même d’une araignée mais elles n’ont jamais peur du loup !» Ah, ah, ah… » Elle ne trouvait pas ça drôle du tout…  les garçons sont bizarres. Heureusement, son ami Pierre qui était doux comme un agneau, devait s’y connaître en loup puisqu’il lui avait écrit un joli poème intitulé « Pierre et le loup ».
 

Cette nuit était vraiment très froide mais elle avait pris ses précautions, enfilé un gros collant et son Damart, une large cape rouge au tissu innervé de fibres auto chauffantes et un épais bonnet, rouge lui aussi, que lui avait offert Mère Grand. Les mains bien enfoncées dans ses poches, les écouteurs aux oreilles, elle se distrayait en écoutant les chansons à la mode et malgré le froid, consultait de temps en temps ses messages ou en envoyait à ses amies. Ainsi elle avait moins l’impression d’être seule dans cette immensité glacée.
 

Elle arrivait tout près du village de sa chère Mère Grand quand soudain, au détour d’un dernier chemin creux, elle tomba nez à nez avec elle. C’est à peine si elle la reconnut avec ses grandes dents, cet accoutrement inhabituel et ce regard si perçant qu’elle ne lui connaissait pas.

- Mais que fais-tu là grand-mère par ce froid glacial ?
- J’étais allée chercher quelques provisions que j’avais oubliées d’acheter. Ah, que veux-tu, ma mémoire faiblit, elle n’est plus ce qu’elle était…
 

Quelle voix curieuse avait-elle donc aujourd'hui se dit Circé, soucieuse de ces transformations mais s’efforçant de n’en rien laisser paraître.
Tout sourire, elle invita sa petite fille à venir prendre une collation chez elle.
- Tu as bien un petit moment à me consacrer ; tu sais, à mon âge, je ne reçois guère de visites.
C'est quand même bizarre, se dit Circé, grand-mère si fière d'habitude et qui ne se plaignait jamais.

---------------------------------------------- 2 -----------------------------------------------

 

Elle en était là de ses réflexions quand elle reçut un message sur son téléphone.
- Une de tes amies peut-être… ou alors un petit ami qui se languit de toi, s’enquit Mère Grand d’un air chafouin.

En fait, c’était un SMS de son ami Pierre qui s’inquiétait, l’avertissant qu’un vieux loup solitaire rôdait autour du village de sa grand-mère et qu'elle devait rester sur ses gardes.
Dominant son émotion, la jeune fille n’en laissa rien paraître, continuant à complimenter la vieille dame sur ses beaux atours et sa bonne mine.

Cette fois, c’en était trop. Dans son esprit, tout prenait sens, chaque indice s’insérait dans le message de Pierre comme chaque pièce d’un puzzle. Elle ravala sa peur, essayant de prendre une contenance qui ne trahisse pas ses émotions.

- Oh, excuse-moi grand-mère, accorde-moi quelques instants je te prie, ma copine Nathalie a un problème et il faut que je joigne tout de suite Pierre pour qu’il aille la voir.

Il n'y avait plus une seconde à perdre. Aussitôt, elle se connecta au site en ligne SAMI (Super AMazon Intersidéral) pour commander en urgence absolue une super baguette magique dotée de pouvoirs surnaturels, équipée d’un système de translation d’électrons avec simulateur onirique, qui lui serait livrée en temps réel. 

- Voilà grand-mère, j’ai envoyé mon message. Il ne reste plus qu’à attendre la réponse mais rassure-toi, elle ne va pas tarder.
- Ah ma chère petite, je me sens si vieille face à toutes ces nouveautés qui me dépassent.  Allez, viens vite à la maison, nous allons prendre froid à rester immobiles par ce temps.

Mais la jeune Circé était de plus en plus persuadée que le loup, par un maléfice démoniaque, avait pris le contrôle de sa grand-mère pour mieux parvenir à ses fins et dévorer tout cru la tendre enfant qu'elle était.

- Un peu de patience s'il te plaît Mère-Grand. Ce ne sera pas long. Tu sais, avec ma liaison ultra rapide, Il ne faut guère que quelques picosecondes pour transmettre les données ; et parfois encore moins. Ça ne devrait plus tarder.
Et effectivement, quelques instants plus tard, un vrombissement se fit entendre au-dessus de leur tête et un drone atterrit près des deux femmes.
 

- Oh, quelle merveille de technologie, on n’arrête pas le progrès, ne put s’empêcher de s’écrier la grand-mère, pleine d’admiration.
Pendant ce temps, Circé avait rapidement décroché le paquet de l’appareil et retiré la précieuse baguette magique de l’emballage.
 

La grand-mère, qui ne se doutait de rien, trouvait la situation cocasse et demanda à Circé comment elle comptait aider son amie Nathalie avec cet instrument qui scintillait et dont le bout effilé émettait une lumière vert fluo du plus bel effet.

- Tu vas voir grand-mère, répondit-elle en riant, et tu ne seras pas déçue !
 

Le regardant droit dans les yeux, elle déclama en gesticulant ces premiers vers d’un poème de Rimbaud, comme une formule magique :
Le loup criait sous les feuilles
En crachant les belles plumes
De son repas de volailles :
Comme lui je me consume.


Elle se mit ensuite à pousser des hurlements en brandissant sa baguette magique « hou, hou, hou… où est le vilain loup qui se cache, hou, hou, hou…  montre-toi sale bête » !
Immédiatement, le loup jaillit de la grand-mère, il en fut comme éjecté par une force irrésistible et resta tétanisé par la découverte de sa mystification.

Puis de la même façon, elle reprit ses mimiques, frappant le sol du pied en émettant de petits bêlements plaintifs « Bê, bê, bê… , oh, où suis-je donc,  Bê, bê, bê… » et, médusée elle-même par ce qui se produisit, le loup se transforma en mouton.
Un simple mouton, commun, pas même d'une race noble et tout étonné de se retrouver dans cette situation peu enviable. La face sombre du loup s'était effacée pour laisser place à ce petit animal inoffensif.

Mais sa joie fut de courte durée...
 

                 
 

---------------------------------------------- 3 ----------------------------------------------
 

- Oh mon dieu, que se passe-t-il ! s’écria Circé en serrant sa grand-mère contre elle. Elles n’en croyaient pas leurs yeux et la grand-mère murmura en se cachant dans la cape de sa petite-fille : « Ah, Voilà le cauchemar qui recommence. »
 

Au bout de quelques minutes, la magie avait disparu et le loup reprit vite son aspect de bête sauvage aux abois. La jeune fille avait trop présumé de ses pouvoirs qui s’étaient évaporés comme par enchantement. Elles tremblaient de tous leurs membres devant la vision infernale du loup ressuscité qui les menaçait.
 

Circé se reprochait de n’être qu’une débutante, de manquer d’expérience et de s’être laissée emporter par son émotivité. Dans le feu de l’action, elle avait oublié de répéter la formule magique des vers rimbaldiens, elle avait sous estimé les pouvoirs magiques de la poésie, sa faculté de rendre intelligible ce qui nous dépasse.
 

Elle eut beau brandir de nouveau sa baguette en tous sens, la magie fit vite long feu. Elle mélangeait les vers de Rimbaud, s’énervait sans parvenir à inverser le maléfice. Le loup, sûr de sa victoire, riait de toutes ses grandes dents en imaginant le succulent festin qu’il allait faire.
 

- Ah, ah, ah, lança-t-il avec un rire sardonique, ainsi vous voilà à ma merci. Oh, par tous les diables, j’en salive d’avance !
Puis, devenant soudain sérieux, il ajouta dans un aveu qui sonnait comme un remords :

- Vous savez, je ne suis pas foncièrement méchant, mais telle est ma nature…
- Pitié, pitié, supplia Mère Grand, prenez ma vie, j’ai bien assez vécu, mais je vous en prie, épargnez ma petite fille !

Dans le silence glacé de la forêt, on n’entendait que les pleurs de Circé et les gémissements désespérés de sa Mère Grand.

 

C’est alors qu’on perçut au loin un tapage étonnant, du bruit, de la musique, tout un équipage qui se rapprochait rapidement du grand arbre où elles s’étaient réfugiées. Un petit oiseau voleta au-dessus d’eux et repartit aussitôt avertir les autres.

Circé et sa grand-mère tremblaient de peur sous leur abri dérisoire, sûres de bientôt succomber sous les griffes du loup. Mais curieusement, il ne bougeait plus, figé au milieu du chemin, tendant au vent ses grandes oreilles et son long nez, incrédule, se demandant quelle était la cause de ce remue-ménage. On aurait dit que la forêt se réveillait de sa léthargie hiémale.
 

Dans cet aimable jeune homme qui accourait, Circé reconnut Pierre chaussé de ses bottes de sept lieues et d’un gilet jaune à bandes réfléchissant la couche d’ozone, entouré de ses amis les animaux venus en toute hâte les secourir. En fait, il avait invité tous ses amis les animaux pour préparer la crèche et fêter tous ensemble le beau mystère de Noël. Aussi l’avaient-ils suivi avec joie et empressement pour l’aider à sauver Circé et sa Mère Grand.
 

---------------------------------------------- 4 -----------------------------------------------
 

Pierre et tous ses petits amis de la basse cour exécutèrent une ronde infernale, lançant au loup furieux et apeuré qui poussait des hurlements terribles de bête blessée, des formules incantatoires en rétrécissant peu à peu le cercle autour de lui.

Ils dansèrent ainsi plusieurs minutes qui parurent aux deux femmes une éternité.  Les merles jouaient en cadence de la flûte traversière, le canard du hautbois, le chat de la clarinette et le gros pataud de chien tournait en cadence autour du loup en soufflant dans son basson. Les cors puissants et sonores des ânes semblaient annoncer l’hallali dans une profusion de sons et de lumières.

Le loup, si fier d’habitude, si orgueilleux, pleurait maintenant, poussant de petits cris plaintifs, se repentant par avance de ses mauvais penchants. Circé et Pierre avaient plutôt pitié de ce pauvre hère si faible et si honteux.
 

Circé hors d’elle, sans bien comprendre encore ce qui arrivait,  se jeta dans les bras de Pierre en sanglotant. Puis ils suivirent en cadence la farandole des animaux en tapant dans leurs mains. Devant ce spectacle édifiant, elle se demanda si dans chaque loup ne sommeillait pas en son sein le plus secret la douce présence d’un agneau.
 

Pierre se saisit alors de la baguette magique qui lançait des flashs lumineux en direction du loup, récitant d’un trait le quatrain de Rimbaud…  puis prononça avec une moue de dédain qui mortifia l’animal : « Le loup n’a plus les dents longues, non vraiment, il n’a plus du tout les dents longues ! »

Au moment où les douze coups de minuit sonnèrent au clocher du village pour appeler à la messe de Noël, des éclairs multicolores fusèrent dans le ciel comme un feu d’artifice annonçant la naissance du divin enfant et l’on crut distinguer dans un halo de nébuleuses le traîneau du Père Noël surfant sur les nuages, mu par une queue de comète incandescente. 

C’est alors que le miracle se produisit : le loup fut comme électrisé, les membres raidis par un flux irradiant qui pénétra son corps, un nuage électrolyte le dissimula quelques instants à leur vue, et à la stupeur générale, apparut alors un loup transfiguré, montrant le meilleur de lui-même, soudain métamorphosé en Père Noël !
 

Ainsi s’opéra ce nouveau miracle de Noël, le "loup-Père Noël" s’en fut par tout le village, le sourire aux lèvres, l’air affable et avenant,  porter des douceurs et des jouets à tous les enfants, entouré de Circé, de Pierre et de tout l’orchestre des animaux qui l’accompagnait en jouant et en batifolant.
Comme quoi disait Alfred de Musset« il ne faut jurer de rien » !  
 

            

Voir aussi mes fichiers :
* Sur le thème de Noël -- Compositions diverses --
 

<< Christian Broussas • °° Circé & le loup °° -- 11/12/2018 >>

13 avril 2025

Poésies 2025

SOMMAIRE

1- Le temps passé - Évocation – 2- Tu n’as rien perdu (Te souviens-tu ?) – 3- Quand je vois – 4- Les copains d’accord – 5- Les bribes (JC) – 6- Toi mon copain - 7- Ô ma belle plume 8- Quelle importance - 9- Réjouis-toi -
 

1- Le temps passé - Évocation -

Trempe, oui trempe encore dans mes larmes
Ta plume pour évoquer notre drame
Encore une fois, tant que je pourrai
Continuer à tenir mon stylet,
Évoquer ce funeste anniversaire,
Dire, redire et ne jamais se taire,
Invoquer le ciel, clamer l’indicible,
Dire l’injustice, l’inadmissible
Quand le temps comme une  loi du Talion,
Interdit alors toute rémission.

Trempe, oui trempe encore dans mes larmes
Ô toi mon beau tabellion et clame
De mon désir toute l’inanité,
Y penser peut rendre un peu plus léger,
Le temps semble s’étirer, se polir
Dans les sombres chemins du souvenir.
Comment ainsi évoquer l’avenir
Et avoir toujours l’envie de sourire
Quand rien ne sera plus comme avant,
Mais quand ton souvenir est si vivant.


<< Le temps passé - Quatre ans déjà - 10*10 >>
 

2- Tu n’as rien perdu (Te souviens-tu ?)

De ce temps-là, t’en souviens-tu encore,
De la jeunesse, de nos plaisirs d’alors,
Et depuis ce foutu temps qui nous sépare
voudrait nous faire faire le grand écart ?

C’était au temps si lointain de l’insouciance
Avec ce naturel propre à l’innocence,
Des rêveurs au-dessus du monde réel
s’imaginant sans doute être éternels. 

Je te conterai tout de la vie d’ici,
Joies et peines depuis que tu es parti,
Des chassés-croisés et des vas-et-viens,
Vraiment crois-moi, beaucoup de bruit pour rien.

Rassure-toi, tu n’as pas manqué grand-chose,
Ni petites manœuvres ni grandes causes,
Sans doute que tu aurais été déçu
De tout ceci : déjà vu, déjà vécu.

Tout n’est en fait qu’un long recommencement,
En fait, simple frémissement du moment,
Vraiment, tu n’as rien perdu d’essentiel,
On en parlera mieux devant l’éternel.


<< Tu n'a rien perdu (Te souviens-tu ?) (JC) - 11*11 - >>

3- Quand je vois –

Quand je vois ce qui se passe,
Quand je sais fort bien que tout lasse
Que de la vie on sent le poids
Et que l’on a perdu la foi,

Simplement, je ferme les yeux,
Je vois ton image, nous deux,
Je voudrais que s’ouvrent les cieux
Et je me sens un peu mieux.

Je conserve les yeux fermés
Sur ton corps, sur l’être aimé,
Je distingue tes yeux de braise
Et ta douce joue que je baise.

Je pense parfois au passé
Aux belles occasions manquées,
Au final, de quoi suis-je sûr,
On vit souvent de ses blessures.
 
Je me laisse aller sur la route
Si sinueuse de mes doutes
Il faut assurer, continuer,
C’est pense-on la loi du genre.

Aujourd’hui, le ciel s’éclaircit,
Tous les lourds nuages de pluie
Et de nostalgie s’évaporent,
Et j’entends résonner mon cœur.
Quand tu es là, tout s’évanouit,
Au-delà des jours et des nuits,
Tout s’apaise, le temps s’étire
Et auprès de toi, je respire.

<< Quand je vois - 8*8 - >>

4- Les copains d’accord -

C’était hier et c’est déjà demain,
Le soir n’est pas loin du matin
Tout s’étire trop souvent, se rétracte
Dans des souvenirs aussi disparates
Lorsque le passé se heurte au présent
Et se réfracte dans les heurts du temps.

On sait qu’il faudra bien entrer dans le rang,
Se laisser emporter dans les plis des vents,
Contre eux, zéphyr ou Mistral, on ne peut rien,
Ou vraiment si peu contre ce qui survient,
À ce qu’on subit, à toutes les attaques
Quand tous les souvenirs se font plus opaques.

Oui, c’était hier et c’est déjà demain,
On peut soutenir sans être un grand devin
Qu’il est toujours là le temps des copains, d’accord,
Qu’on peut vraiment compter sur les copains d’abord,
Tous ceux qui seront toujours là pour nous aimer
Et pourquoi pas aussi ceux qui nous ont quittés.


<< Les copains d'accord - 10*10 + 11*11 + 12*12 - >>

5- Les Bribes - À Jean-Claude

Oh, pourquoi continuer à compter
Nos belles années peu à peu égrenées,
Bribes de mémoire qui se délitent
et se perdent  en une improbable fuite.

Une, deux, trois… autant de temps, d’années
Qui scandent sans fin un temps suranné,
et qui s’évertuent encore et toujours
À courir après la fuite des jours.

Autant de bribes, de vieux souvenirs
Qui semblent ne jamais vouloir finir,
Comptées sur un implacable boulier
Qui nous impose sa tension rythmée.

Vois derrière le tain du miroir
L’image rémanente de l’espoir,
L’ombre brouillée de l’envers du décor
Qui à chaque fois nous remuent le cœur.


Que ce chant que j’espère  mélodieux
S’élève lentement  jusqu’aux cieux,
Pour mieux éclore et s’ouvrir à nos âmes,
Pour mieux évoquer l’inique drame.

Le temps qui nous attend est assassin,
Qui guette sans cesse et revient matin,
Sapant nos désirs comme un ennemi,
Nous privant à jamais de nos amis.


<< Les bribes - A Jean-Claude - 10*10
- >>

6- Toi, mon copain –

Toi, mon copain, mon pote, mon ami
Tout va, tout s’enfuit, rien n’est à vie,
Tu ne le sais que trop bien, c’est ainsi
Car si loin de nous,  tu es parti.

Ô toi, mon camarade, mon poteau,
Souvenirs de jeunesse,  mon Toto,
Nous étions alors sans grande malice,
Rien d’artificiel ou de factice,
Simplement nous étions comme des rois
Dans notre quartier, tout allait de soi,
Sans arrière-pensées, sans chichis,
Sans lois entre nous, sans s’être choisis.

Quelque chose comme un cadeau du ciel,
Quelque chose de quasi naturelle,
qui évoque ce qu’on nomme amitié…
Qui implique une vraie complicité,
Ô mais les mots m’échappent maintenant
pour dire combien tu nous manques tant.

Ô toi, mon camarade, mon poteau,
Que partager avec mes pauvres mots,
La vie un jour nous avait séparés
Un moment avant de nous rapprocher,
Mais voilà, tu es parti bien trop tôt,
Je ne sais pas où, quelque part là-haut.


<< Toi mon copain - 10*10
- >>

7- Ô ma belle plume !

Ô ma belle plume, belle compagne,
Depuis si longtemps elle m’accompagne
Fidèle depuis tant et tant d’années
Qu’avec amour, j’ai souvent effilée,
Trempe, trempe tes mots dans l’encre noire
Des petits signes sacrés de l’espoir,
Décris des hommes les affres de l’âme,
Leurs ressorts secrets avec tous leurs drames.

Sortir des chemins de la connaissance
N’en prendre que le meilleur, son essence…
Cours sur le papier ma belle plume,
Enjolive tous les mots que j’allume,
Frappe très fort comme sur une enclume,
Écris, lèche de la vie son écume,
Tranche net d’une "écriture-couteau"
Tout en profondeur dans le fil des mots.

Ce sont, me direz-vous, de simples mots
Qui au grand jamais ne s’inscrivent en faux
Mais parfois des mots gravés dans la pierre
Tour à tour graves, profonds ou sincères
Mais toujours là, ultimes références
Pour ferrailler contre l’indifférence.

Bien sûr, elle ne pourrait se mesurer
Aux monstres glacés des armées casquées,
Défier les canons des lois de la guerre
rivaliser dans un grand bras de fer
Et résister à la force brutale,
À l’agression des monstres de métal.

Ô ma belle plume, quel beau rempart
Qui me guide (éclaire) comme les feux d’un phare
Face à la bêtise universelle comme
Aux errements, à la folie des hommes
Car elle est très loin d’être démunie,
Se gravant peu à peu dans les esprits.


<< Ô ma belle plume - 10*10
- >>

8- Quelle importance !

Quelle importance nous donnons au temps,
À l’attraction des "neiges d’antan".
Que sont relatifs ces détours de vie
Qui ne seront pas toujours infinis,
Un temps rythmant nos peines et nos amours,
Repoussant au loin la fuite des jours.

La vie nous offre de précieux moments
Sans que l’on se doute qu’elle nous ment
Car ils peuvent nous sembler éternels
Et une existence tout en dentèles
Mais ils ne sont qu’utopies et mensonges,
Parenthèses évanescentes de songes.
Toujours, elle reprend ce qu’elle donne,
Tous les plaisirs qu’elle a offerts aux hommes.
 
Qu’en est-il donc de cette éternité
Qui se perd au loin dans les nuées,
N’est-ce pas un miroir aux alouettes
Que rien sur cette terre n’arrête,
Quand s’estompent  ainsi nos derniers
désirs et s’enfuit notre volonté.


<< Quelle importance ! - 10*10
- >>

9- Réjouis-toi –

J’ai l’impression que tu es bien caché
Peut-être bien dans la brèche d’un rocher
Peut-être dans cette étoile qui scintille,
Ce coin de lumière qui, au soleil, brille,
Peut-être aussi dans le bruissement du vent,
Bien à l’abri dans l’épaisseur du temps
Qui se fond dans une lune qui luit
Dans les ombres latentes de la nuit.

C’est un doux sourire qui s’ouvre à la vie
Quand enfin la mélancolie nous fuit,
Libérée de nos peurs et de nos rancœurs,
Pleins de souvenirs tapis au fond du cœur.
Ô toi l’ami, tu es bien là parmi nous
Oui, et nous penserons à toi jusqu’au bout.

Ô toi, ne pleure plus l’ami disparu
Quand sans défenses vers toi il est venu,
T’offrant sa confiance, le cœur à nu,
Et surtout, ne pleure pas celui qu’il fut,
Les larmes n’ont jamais rien résolu
Mais réjouis-toi de l’avoir bien connu.


<< Réjouis-toi - 11*11
- >>

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<< Ch. Broussas Poésies 2025 © CJB ° 26/04/2025  >>
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21 novembre 2022

9- L'impossible amitié Acte IX Au Panthéon

L'impossible amitié Acte IX - Dernier acte – Les fantômes du Panthéon

  
Rousseau Monument Panthéon          Voltaire au Panthéon

Scène 1 : Jean-Jacques – Rejoint Voltaire au panthéon
Scène 2 : Voltaire – Reconnaît JJ à ses côtés
Scène 3 : Jean-Jacques – Le corps d Voltaire
Scène 4 : Voltaire – Le tombeau de Jean-Jacques
Scène 5 : Jean-Jacques – Voltaire – Avec Goethe

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Dernier acte –Voltaire et Rousseau au Panthéon.
Ils passent et repassent enveloppés dans une toge qui leur descend aux pieds.
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[Scène 1 - Jean-Jacques]
Que de tombeaux en ce lieu si silencieux. À l’issue de ma vie, suis-je parvenu en enfer ou au paradis ? Oh, mais que vois-je passer devant mes yeux incrédules ? N’est-ce point le fantôme de ce Môsieur de Voltaire qui m’a tant tarabusté de mon vivant. Si mes yeux ne me trompent, alors nous sommes en enfer, sauf qu’il n’y fait guère chaud. Mes pauvres os ont tendance à s’entrechoquer sous ce linge léger. C’est curieux, il a la même apparence que la statue de Pigalle dont je me suis tant  gaussé. Déjà, figé dans le marbre, il avait l’air d’un tas d’os. [rires] Aussi, on n’a pas idée… Ah, ah, ah, je n’avais pas manqué de glisser quelques malheureux francs dans la sébile de la souscription et je ne vous dis le tohu-bohu que j’ai produit... [rires de nouveau]

Pauvre de moi, on tombeau se trouve juste en face du sien. Une confrontationtoujours renouvelée entre Voltaire et Rousseau. Du grand spectacle. Dommage qu’il n’y ait plus personne de nos connaissances pour assister à nos joutes. Nous mettre l’un en face de l’autre, ces révolutionnaires n’ont aucun tact… à moins que ce soit une volonté ironique de l’Histoire d’avoir fomenté ce face à face éternel. En tout cas pour ce qui me concerne, je reconnais bien celle de mon disciple Maximilien Robespierre. Quel excellent homme, lui qui s’est échiné jour et nuit à sauver son pays, et pris aussi le temps de se soucier de moi et de faire transférer mes mânes au Panthéon. Mon seul regret, vous le connaissez : si on choisit ses amis, a-t-on le choix de ses ennemis ?

 [Scène 2 - Voltaire]
- Oh mon Dieu, mais quelle est donc cette silhouette qui se profile, face à mon tombeau ? Ah mais, on me l’a collé juste en face de moi ce foutre de Jean-Jacques, sans me demander mon avis. Décidément, ce lieu n’est pas fréquentable, quelle promiscuité ! Décidément, on n’est jamais tranquille, ni en enfer ni au paradis. Ainsi, il est parvenu à me rejoindre –ah parvenu, le mot est juste- dans ce lieu solennel à force de manœuvres douteuses je suppose. Maintenant que son Robespierre gouverne, c’était prévisible. Il va encore partout claironner que je suis l’affidé des Girondins, un Danton avide de gloire et d’argent.

Sacrebleu, j’étais là le premier et depuis quelque trois ans déjà. Je vais immédiatement  procéder à une réclamation, faire valoir mon droit d’ancienneté et même mon droit d’aînesse puisque je suis né bien avant lui, le foutriquet de Genève qui s’est ingénié à me gâcher mon plaisir, même si nous sommes morts la même année.

[Scène 3 – Jean-Jacques]
Son tombeau est plutôt mignon ave les deux anges de chaque côté. [il se penche pour mieux voir] Au milieu, ils ont indiqué des fois qu’on ne le sache pas «  poète, historien, philosophe », rien que ça. Une vie résumée en trois mots. Bon résumé. Tiens, je croyais qu’il était avant tout dramaturge à succès ; il s’en vantait assez. Que lis-je ensuite, attendez que je m’approche encore. Sans doute un message à l’attention de l’humanité : « Il agrandit l’esprit humain et lui apprit qu’il devait être libre. » Il faudrait d’abord qu’elles soient bien pleines  ces têtes avant de penser à les agrandir. Et la liberté bien sûr, c‘était son fond de commerce et il l’a usé jusqu’à la corde.
Mince panégyrique. [soupirs] On est bien peu de chose.

D’autant plus –je ne peux m’empêcher, et j’en suis marri, de m’en gausser- qu’on m’en a raconté de belles sur les tribulations de sa dépouille. Figurez-vous que son ami le marquis de Villette a récupéré son cœur puis son embaumeur son cerveau, qu’il a longtemps exposé dans sa boutique [il fait la grimace] et cerise sur le gâteau –si j’ose dire- on lui a volé une dent et un pied pendant son transfert à l’abbaye de Scellières !
Je ne gloserai pas davantage sur ce démembrement qui a fait beaucoup rire ici. [] Il s’en va d’un air réjoui en faisant un signe de la main]

[Scène 4 - Voltaire]
Sacré Rousseau, il peut toujours chercher à herboriser ici parmi les tombeaux de nos pairs, il n’y trouvera pas le moindre brin d’herbe à se mettre sous la dent, aucun parc pour s’adonner à ses rêveries solitaires. En fait de Nature, il ne trouvera ici qu’une majestueuse construction faite de chaux et de pierres, symbole du génie des hommes où la Nature n’a aucune place.

[Il s’approche pour voir de plus près le tombeau de Jean-Jacques]
Qu’est-ce qui est gravé dans le marbre : On dirait une main tenant une torche qui, me semble-il, jaillit du sarcophage. Quel symbolisme mes aïeux ! Ils auraient au moins pu mettre une plume au bout de la main.
[Il se rapproche encore pour pouvoir lire l’inscription]

Et qu’ont-ils bien pu inscrire comme ânerie : « Ici repose l’homme de la nature et de la vérité. » La belle épitaphe en vérité, qui me laisse sans voix. Ah, l’homme de la nature, il nous en aura rebattu les oreilles de ses petites fleurs. Cette nature qu’il ne connaît pas, il n’avait qu’à venir voir à Fernay comment mes paysans se battaient avec elle chaque jour pour en tirer leur subsistance et pouvoir nourrir tous ceux de la noblesse et du clergé qui vivent sur leur dos.
Quelle formule dérisoire ont trouvé ses thuriféraires ! Quelle manie ont les hommes de chercher un modèle et de se flagorner pour se rehausser. Ils sont vraiment incorrigibles. Mais bien sûr, rousseauisme oblige, c’est la faute de la société ! Et bien sûr, la faute à Voltaire. Il faut bien un bouc-émissaire !

[Scène 5 – Jean-Jacques – Voltaire]
[Jean-Jacques]
- Ainsi l’impossible rencontre n’aura pas lieu même ici en catimini. Pour se dire quoi ? Tout n’a-t-il pas été dit dans nos échanges épistolaires, dans nos écrits croisés, que ce soit dans son Candide, dans mes Confessions ou d’autres textes ? Je ne rajouterai aucun écrit superfétatoire, aucune diatribe posthume.
Je préfère discuter avec un homonyme que j’ai connu plus tard,  un dénommé Jean Rousseau, un homme très intéressant qui a traversé la Révolution et l’Empire me raconte
 
Voyez-vous (dit-il dans un soupir d’aise), je suis enfin en paix. J’ai en quelque sorte remporté une grande bataille posthume quand on m’a rapporté en ce lieu solennel, devant mon tombeau, cette pensée de Monsieur Goethe en personne, grand auteur allemand s’il en est : « Avec Voltaire, c’est un monde qui finit. Avec Rousseau, c’est un monde qui commence. » 
Tout est dit.

[Voltaire]
- Ah, victoire éphémère. Je n’ai pas dit mon dernier mot !

                    
« Il agrandit l’esprit humain » « La philosophie entre la nature et la vérité »

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21 novembre 2022

8- L'impossible amitié Acte VIII La statue

L'impossible amitié Acte VIII La statue

 

Scène 1 : Mme Necker-D’Alembert – 25L – Après dîner à Coppet
Scène 2 : Mme Necker – 33L – Contente mais inquiète quant à la statue
Scène 3 : Mme Necker-D’Alembert – 44L – Convaincre D’Alembert d’intervenir
Scène 4 : Jean-Jacques – 22L – A propos de Moultou
Scène 5 : Voltaire-D’Alembert – 52L – Triomphe et âge
Scène 6 – Jean-Jacques – 12L Mort de Voltaire   

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Acte VIII – Scène 1 - À Coppet, après dîner - Mme Necker-D'Alembert
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[Avril 1770 dans le salon de Mme Suzanne Necker (Suzanne Curchod) en son château de Coppet près de Genève]

[D’Alembert]
- Vraiment, vraiment, tout fut parfait, « une chambre des pairs de la littérature ». Ah oui, cette réunion fera date. Et vous étiez somptueuse dans vos magnifiques atours, entourée des plus beaux esprits de notre siècle, flanquée de vos fidèles amis l’abbé Raynal, le marquis de Saint-Lambert et notre grand philosophe Helvétius. Sans parler de Diderot et de moi-même.

[Mme Necker, la femme du grand argentier, est sur un petit nuage]

[Mme Necker]
-Ah, vous me gâter mon cher.  Ce projet de statue, l’invitation de Pigalle à notre repas, fut vraiment une idée lumineuse. Un secret bien gardé qui a enchanté tous nos convives. Et personne ne doute de sa réussite. Surtout le bel article paru dans le Mercure de France, tricoté par son directeur l’abbé de Raynal.

- Mes amis, vous me savez femme de tête. Et, foin de tous ces lauriers, je songe maintenant au concret, à la suite qu’il faut organiser. Pigalle a déjà devancé nos attentes en nous proposant quelques croquis et esquisses qui sont ma foi fort prometteurs. Aussi, pour continuer à avancer, il serait séant de proposer à notre éminent encyclopédiste initiateur du projet, d’être notre argentier et de récolter les fonds nécessaires au travail de Pigalle.

[Murmures d’approbation]

- Si apparemment tout le monde en est d’accord, j’y consens volontiers. Vous connaissez tout mon zèle et mon absolue admiration pour notre grand homme. Vous avez pu constater encore dernièrement l’immense succès de sa dernière pièce, le public enthousiasme applaudissant à tout rompre pendant de longues minutes. Et du côté de la presse, des articles dithyrambiques et quasi unanimes.

- Ah quel bonheur d’être entourée d’amis tels que vous, qui me sont si dévoués. Bien sûr, je demanderai confirmation à nos amis qui sont du complot et je ne doute nullement de leur approbation. Cette affaire va être rondement menée, je vous le promets. Je vois déjà la superbe inscription gravée sur le piédestal de la statue : « Au grand Voltaire, ses amis gens de lettres et les souscripteurs. » Voilà notre grand œuvre : Édifier une statue de marbre pour défier le temps.

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Acte VIII – Scène 2 – Mme Necker seule sur scène –
Contente mais inquiète quant la statue

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- Ah mes aïeux, quelle journée ! Tout était réuni pour qu’elle soit à marquer d’une pierre blanche. Pourtant, je me suis fait du souci pendant l’organisation de cette rencontre. Je me disais, ai-je bien fait de choisir Coppet, certes à quelques lieux de Genève et guère plus de Fernay mais peu facile d’accès, au lieu de Paris où résident la plupart de mes convives. Je savais pouvoir compter sur eux mais quand même, le doute m’effleurait parfois quand je pensais aux déplacements que cela occasionnerait.

Je m’étais fort bien entouré et tous sont accourus à mon appel. On y retrouva bien sûr mes grands complices et piliers de l’Encyclopédie Denis Diderot et Jean D'Alembert.

Mais J’avais fait le maximum pour que tout se passe comme prévu : service de coche à partir de Genève, bonne réception à l’arrivée de mes invités avec collation et chambres apprêtées à leur intention. Je me faisais fort de ne rien négliger, de ne rien laisser au hasard. : repas préparés avec mon maître d’hôtel et distractions choisies avec mon intendant. Je dois dire que tous apprécièrent mes attentions et félicitèrent la maîtresse de maison. Et puis, ne s’agissait-il pas de la  notre Grand Homme.

Par contre, ce qui aurait tendance à m’inquiéter quelque peu, ce sont les esquisses de Jean-Baptiste Pigalle qui me paraissent pour le moins contestables, ô, non dans la facture certes, nul ne lui conteste son talent, mais sur la façon de traiter le sujet retenu, assez audacieux voire scabreux par rapport au goût de notre époque, peu libéral, et nos ennemis promptes à déclencher un énorme scandale.

Penser, un Voltaire presque nu, juste une cape qui cache l’essentiel, montrant des jambes grêles et le corps d’un vieil homme. D’ennemis, nous n’en manquons pas. Il n’y a qu’à voir les difficultés de diffusion de L’Encyclopédie pour s’en persuader. Même Jean-Baptiste Suard, pourtant ami intime de D’Alembert, a critiqué le projet.

Pigalle me paraît assez radical et je me demande si finalement on n’aurait pas dû s’adresser par exemple à Houdon, plus souple, plus apte à prendre en compte la volonté de ses commanditaires.

Autre sujet de préoccupation : aurons-nous au final l’accord de Voltaire ? Il adit paraît-il dernièrement : « j’ai 76 ans, je sors à peine d‘une grave maladie qui a traité fort mal mon corps et mon âme pendant six semaines… On n’a jamais sculpté un pauvre dans cet état. » Voilà qui n’invite pas à l’optimisme.
Oh, (avec un soupir), une sculpture bien encombrante.
Enfin que ne ferait-on pas pour que Voltaire soit le premier homme de lettres français à avoir sa sculpture de son vivant !

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Acte VIII – Scène 3 - Mme Suzanne Necker (1737-1794) et D’Alembert –
 Revient à Coppet en 1781 - Convaincre D’Alembert d’intervenir
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- Ah, mon cher, pour discuter, tenter d’aplanir ce stupide différent qui n’en finit pas d’envenimer leurs relations, il faudrait absolument organiser une rencontre. Et mon ami, vous êtes aussi leur ami à tous les deux, le seul à avoir assez d’empire sur eux pour les convaincre de cette nécessité.

- Comme vous y allez ma chère,  Jean-Jacques a le don de se brouiller avec tous ses amis, même les meilleurs querelleurs dont il est malaisé de prévoir les réactions.

- Je sais pour vous avoir vu à l’œuvre que vous savez à merveille arrondir les angles et faire ressortir les convergences. Et vous ne manquez pas d’expérience en la matière.

-Si j’en ai caressé l’idée et y ai mûrement réfléchi, j’en ai aussi mesuré les périls, buttant sur l’obstacle d’humeurs querelleuses, d’ego entre deux génies qui voudraient régner, être le premier et sans concurrence aucune. Mutuellement ils se font de l’ombre et n’aspirent qu’à la lumière. Quand l’un fait son conciliant, c’est l’autre qui fait obstacle… et inversement.

- Ah, ne soyez pas si perplexe, je ne doute pas de votre entregent, que vous parveniez à vos fins mon cher. Je n’envisage aucunement un quelconque échec même s’il faut bien reconnaître l’entêtement bien connu de ces deux génies qui n’en restent pas moins hommes et que j’admire infiniment.

-  Certes, certes madame, fussent-ils les Lumières du siècle des Lumières, ils sont ainsi. Nous sommes bien d’accord sur l’essentiel, encore manque-t-il le chemin pour sonder leur cœur et atteindre nos vues. Un chemin rempli d’embûches et malgré tous les talents que vous me prêtez, et qui me touchent infiniment venant d’une dame telle que vous, je n’ai pu encore trouver les arguments qui feraient mouche, jetant bas toutes leurs préventions.

[D’Alembert tergiverse, répugne à s’engager et Mme Necker troublée pas sa tiédeur]

- Ne rendons pas si facilement les armes, nous n’avons pas encore utilisé toutes nos cartouches. Il doit bien exister un moyen ou une manière d’agir qui finisse pour recueillir leurs suffrages. Et il nous reste aussi, disons… la pression amicale de nos amis.
Vous reprendrez bien encore un peu de thé mon cher ?

[Elle sonne une servante pour refaire du thé]

- La difficulté est de taille. J’ai longuement évoqué le problème avec notre ami Diderot que je vois régulièrement pour parler de l’avancement de L’Encyclopédie. Il m’a paru fort circonspect pour envisager une issue favorable. Il faudrait attendre des conditions plus favorables, quitte à tenter de les provoquer. On a eu beau retourner la question dans tous les sens, nulle alchimie, nul éclair subit n’est venu éclairer notre lanterne.

- N’y aurait-il pas une ouverture possible ? par exemple l’opportunité de demander à chacun d’eux d’écrire un article sur le même thème, alimenté par leur point de vue respectif. Ce n’est qu’une suggestion mais elle permettrait au moins de débloquer la situation.

- Je vous vois fort motivée pour mener à bien notre affaire et votre détermination me met vraiment du baume au cœur pour explorer cette voie.

- D’abord un constat : Toutes leurs querelles se sont focalisées en un ressentiment durable et profond qu’il sera malaisé de combattre. Et ce d’autant plus que leurs amis respectifs sont plutôt enclins à jeter de l’huile sur le feu.

- Malheureusement, vous avez bien raison. Il nous faudra user de nos atouts et de nos relation dans les salons où chacun se côtoie pour agir en coulisses, diffuser la bonne parole, neutraliser si possible les plus virulents et désarmer les coteries. Je vais m’y employer sans tarder.  Agissez de même de votre côté sur vos amis et sur les Encyclopédistes que vous rencontrez fréquemment. Nous mettrons ainsi tout en œuvre pour agir partout où notre influence peut prévaloir.

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Acte VIII – Scène 4 Rousseau, à propos de Moultou
Rousseau, bien que plus jeune, connaît des hauts et des bas.
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[Jean-Jacques]
- Ah, voilà, nous sommes tous les deux à Paris et Fernay autant que Genève me semblent si loin. Voltaire retournera bientôt là-bas sans doute, dans le pays de Gex, vers le Léman, il y est plus à sa place que moi maintenant. Il ya sa résidence où on vient le visiter de toute l’Europe à ce qu’on m’a dit.  Pied de nez du destin. Pour le moment, il triomphe dans la capitale comme jamais et moi je me morfonds dans son petit appartement de la rue Plâtrière, perdu dans mes souvenirs, classant rêveusement mon herbier. Voilà où j’en suis.

Paul-Claude Moultou est passé me voir. Sa visite m’a mis un peu de baume au cœur et j’en ai profité pour lui confier certains de mes écrits, en particulier le manuscrit inédit de mes Confessions. Je suis ainsi rassuré : il est entre de bonnes mains.

Ah, très cher Moultou, que ne m’a-t-il pas défendu bec et ongles lors de la polémique et de la condamnation de l’Emile. Avec le professeur Jalabert et le colonel Charles Pictet, il agit sur le Conseil de Genève par tous les moyens à sa disposition afin de contrecarrer l’infâme arrêt qui condamnait mon ouvrage, même si finalement son action fut vaine.

Je ne lui en ai jamais voulu de son amitié avec Voltaire. Peut-être cela étonne-t-il mais j’en connais la raison et je la respecte : Ils ont plaidé tous les deux, le philosophe et le prédicateur protestant, la cause des protestants du midi de la France, victimes de persécutions. Et j’ai moi-même toujours défendu, avec mes modestes moyens,  les opprimés, les marmiteux, les calamiteux, les damnés de la terre.

Avant de prendre congé, je lui demandais sans malice : « Où allez-vous donc, mon cher, finir votre matinée ? », « Chez Voltaire » me répondit-il laconiquement. Alors, je laissai passer quelques secondes pour lui dire, l’esprit songeur : « Que vous êtes heureux, vous allez passer d’agréables moments ! »

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Acte VIII – Scène 5Voltaire-D’Alembert – Triomphe et âge 
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[1778 - Voltaire nage en plein triomphe mais ressent de plus en plus les effets de l’âge.]

[Voltaire] [D’Alembert]
- Ah, si mon corps ne me lâchait pas, je serais l’homme le plus heureux du monde. Un succès inouï ! (il porte une main à son front et lève les bras au ciel) On m’attend avec impatience, on m’accueille avec ferveur, on m’escorte,  on m’ovationne avec une chaleur communicative. Oui, que la vie est belle en ces instants de liesse où je me sens le centre de toutes les attentions et tant aimé du peuple !

Malheureusement, depuis bientôt cinq ans, ma prostate me gâche mon plaisir. Mon Dieu, jeunesse insouciante où es-tu donc maintenant, perdue quelque part dans les limbes d’un paradis perdu. La dysurie, comme disent savamment mes médecins provoque de fréquents accès de fièvre, un gonflement des jambes.

- Mais, je vois D’Alembert qui vient me visiter. L’ami des amis, ça me fait chaud au cœur. C’est dans ces périodes difficiles, quand comme aujourd’hui le corps vous tourmente, qu’on mesure toute la puissance de l’amitié et le bien qu’elle peut nous faire. Sans doute largement autant que les médecins de Molière dont la science n’a guère progressé depuis un siècle.

-  Ah mon ami, mon cher duc, venez me réchauffer de votre chaude et indéfectible amitié. Venez donc vous asseoir auprès de moi. Rien ne vaut la présence rassurante d’un ami même si je suis entouré des soins attentifs de Mme Denis qui prend grand soin de moi mais bien sûr, ce n’est pas la même chose.

- Je vous suis gré de votre sollicitude et j’ai comme l’impression que vous vous portez un peu mieux que l’autre jour et j’en suis fort aise. Peut-être une légère rémission, peut-être un meilleur moral qui vous laisse quelque répit. Je sais pour l’avoir moi-même vérifié que c’est après la traversée d’une épreuve qu’on se sent le mieux.

- j’enrage de cet état dont je suis perclus, j’enrage de ne pouvoir commander à un corps avec lequel j’ai engagé une guerre d’usure que je sais perdue d’avance.

- Je vous trouve bien mieux que lors de ma dernière visite où vous m’aviez alerté en me disant, mortifié : « Je vois la mort au bout de mon nez ». Jouer l’optimiste n’eut aucun effet sur votre moral et je repartis fort soucieux.
Mais laissons ce sujet qui fâche. Votre arrivée à Paris en février 1778, quel événement, quelle féérie ! Je vous revois encore dans un superbe équipage au milieu d’une foule innombrable.

- Pourtant, Je m’étais beaucoup fait tirer l’oreille. Me rendre à Paris pour la première de ma pièce Irène à l’Académie française, dans mon état physique ne m’enchantait guère. Mais je savais aussi tout le confort et l’amitié que je trouverais dans l’hôtel du marquis de Villette et de sa femme Reine-Philiberte, ma « Belle et bonne » comme j’aime à la surnommer, une éclatante demeure à l’angle de la rue de Beaune et du quai des Théatins, tout un étage mis à ma disposition.

- En tous cas, toujours je me souviendrais de votre triomphe parisien, que nul je pense ne connaîtra plus jamais. Le seul fait de vous apercevoir déclenchait un enthousiasme inextinguible, on aurait cru une émeute. Mais les parisiens ne manifestaient que sur votre passage, suivant votre carrosse tout au long du parcours. Surtout la réception à la Comédie-Française où ce fut du délire. Le public est venu pour vous, non pour voir la pièce. La représentation d’Irène est constamment interrompue par les clameurs du public.

- C’est vrai, ça m’a fait chaud au cœur d’être ainsi reconnu par ses semblables et par ses pairs. Rien ne pouvait me faire plus plaisir. C’est là une de mes faiblesses que le centre de l’attention et qu’on puisse chatouiller mon orgueil, flatte ma vanité.

- Ne vous défendez point. Quiconque en aurait sans aucun doute profité plus que vous. J’ai été ému –pardonnez-moi de vous l’avouer, peut-être autant que vous- quand à la fin de la pièce, votre buste fut placé au milieu de la scène et qu’on vous offrit  une superbe couronne de laurier. Vraiment, quel moment exceptionnel !

- Ce qui m’émut plus particulièrement, ce fut à la sortie, la foule qui scandait d’une seule voix : « Vive le défenseur de Calas. »

- Je ne peux m’empêcher de me réjouir à la tête que durent faire tous vos détracteurs, tous vos ennemis, le parti des dévots, tous ceux qui luttent contre les philosophes et les encyclopédistes.

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Acte VIII – Scène 6 – Mort de Voltaire
Rousseau et le fantôme de Voltaire.
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Ah, je me sens vraiment bien à Ermenonville chez le marquis de Girardin ! Le brave homme qui m’aime tant est allé jusqu’à faire réaliser un parc semblable à celui de monsieur de Wolmar dans La Nouvelle Héloïse et se pique d’élever ses enfants comme dans L’Émile.

Mais aujourd’hui 30 mai, je me sens atone, sans réactions : Voltaire vient de s’éteindre à Paris, loin de son cher Fernay. En quelques secondes, j’ai vu défiler dans ma tête des épisodes de nos tumultueuses relations que d’un geste j’essayais de chasser. Girardin, connaissant bien sûr nos différents, resta surpris que j’en fusse si affecté. En le fixant d’un œil vide, je susurrais : « Mon existence était attaché à la sienne. Il est mort, je ne tarderai pas à le suivre. »
Girardin eut beau tenter de me rassurer, quelque chose dans mon corps me disait mystérieusement que mes jours était comptés. Après tout, peut-être nous rencontrerons-nous enfin dans un autre monde peuplé d’hommes délivrés de leurs fantômes.

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20 novembre 2022

7- L'impossible amitié Acte VII Le ballet

L'impossible amitié Acte VII Le ballet Chassés-croisés

« Je ne connais guère ce Jean-Jacques Rousseau à qui on puisse reprocher ces idées d’égalité et d’indépendance, et toutes ces chimères qui ne sont que ridicules. » Voltaire

   

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Acte VII – Scène unique -  Voltaire et Jean-Jacques -
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[Ils se croisent tour à tour sur scène sans jamais se voir, se dénigrent et se tournent en ridicule. Puis à la fin, deviennent plus objectifs]

[Voltaire]
Ce Jean-Jacques n’est qu’un Timon aigri et un misanthrope. Cet horloger a décidément les rouages de la tête tout à fait détraqués ! Il croit pouvoir changer le monde à coups de baguette magique. Quel naïf !

[Jean-Jacques]
Le plus insupportable, c’est sa tendance à pérorer devant une assistance et faire le courtisan devant un parterre d’arrogants qui ne lui arrivent pas à la cheville.

[Voltaire]
Je le laisse volontiers jouer les ilotes romantiques, alors qu’il me laisse briller à mon aise dans les salons parisiens si j’en ai envie.

[Jean-Jacques]
Moi, quand j’étais chez ma bonne Louise, ma bienfaitrice, j’éprouvais un indicible plaisir de voir tous les faux-jetons invités me faire de belles courbettes. Plaisir jubilatoire s’il en est.    

[Voltaire]
Écrire un traité sur l’éducation après avoir abandonné aux Enfants-trouvés, ses propres enfants, voilà bien une incroyable indécence. Pauvre Émile, que ne passe-t-il de ses idées fumeuses à la pratique ?
[Jean-Jacques]
Ah, que ne m’a-t-il pas reproché l’abandon de mes enfants ! Mais que se permet-il de juger, lui qui n’en a pas, qui n’a jamais été fichu d’en faire un à sa chère Émilie. Et finalement, elle est allée voir ailleurs. Ce qui lui a été fatal.

[Voltaire]
Quelle honte ! Je comprends qu’il se cache et refuse de fréquenter le monde. Je comprends aussi Madame Suzanne Dupin de Francueil, qui a appris ses inconséquences, outrée par son comportement inqualifiable.

[Jean-Jacques]
Oh mon dieu mes enfants, c’est un malheur dont il faut me plaindre et non crime à me reprocher !

[Voltaire]
Les femmes qui ont pris soin de lui, il les a abandonnées sans scrupules. Belle mentalité ! Quant à la pauvre Thérèse, permettez-moi de rester coi sur le sujet. Il butine, il butine, c’est normal pour un naturaliste. [Ah, ah]
[Jean-Jacques]
Critiquer Dénoncer ma liaison avec Thérèse, lui qui se dit mécréant, ne l’empêche pas de copuler avec sa nièce. Oh, Mme Denis par ci, Mme Denis par là, sauvons les apparences. Quelle duplicité ! 

[Voltaire]
Je ne voudrais pas comparer mais entre ma merveilleuse Émilie et sa Thérèse, aucune comparaison possible. Entre la grâce, l’intelligence et sa souillon, il existe un fossé incommensurable.
[Jean-Jacques]
Ce paltoquet de Voltaire a osé se moquer de ma chère Thérèse que son obscure naissance a privée d’éducation. Mais lui, que comprend-il aux subtilités mathématiques que lui inflige sa dulcinée !

[Voltaire]
Oui, il est bien mal apparié avec cette pauvre Thérèse et sa famille qu’il se croit obligé de nourrir tout ce monde.

[Jean-Jacques]
Il est mal placé ce freluquet pour gloser sur ma Thérèse, lui qui est cocu, car il est cocu l’Arouet ; ah, ah, sa belle Émilie engrossée par un autre. Lui qui aime particulièrement le théâtre, il est servi !

[Voltaire]
Il a beau jeu de critiquer mes relations avec « les Grands de ce monde » comme il dit avec condescendance, que ce soit Frédéric II ou la tsarine Catherine II, lui qui met très peu le nez hors de France, qui ne jure que par son Genève où il brille par son absence.
[Jean-Jacques]
Quel camouflet il a pris le Voltaire avec le roi de Prusse. Rattrapé à la frontière, ah quelle fuite piteuse. Il manque vraiment d’amour-propre ! Et l’autre monarque qui l’a ensuite traité d’orange à presser ? Ah, ah, toute l’Europe a dû s’étouffer de rire !

[Voltaire]
Il a réussi à se brouiller avec tous ses amis. Même Diderot le bat froid.

[Jean-Jacques]
Regardez pour l’Encyclopédie, à force de jouer au franc-tireur, même D’Alembert lui a écrit : « Vous faites donc l’Encyclopédie à vous tout seul ! »

[Voltaire]
À quoi sert-il au juste ce môssieur Rousseau ? Il vit en rêveur solitaire, vautré dans une nature idéale, écrit de fumeux traités qu’il ne met jamais en œuvre. En fait, il vit au détriment de ceux qui lui prêtent une oreille complaisante, aux crochets de ses bienfaitrices.
[Jean-Jacques]
À quoi sert-il au juste ce môssieur Voltaire ? Il se donne l’illusion d’aider les autres et il a fini par y croire, sacrebleu, servi par la puissance de son argent et la dévotion de ses affidés.

[Voltaire] - À bien y réfléchir, je le crois agité de jalousie à mon égard, n’hésitant à me jeter son dépit au visage à la moindre occasion.
[Jean-Jacques]
C’est pour lui très gratifiant de jouer les sauveurs des Callas et compagnie, de recevoir pourquoi pas la médaille du mérite mais sauver un homme ne change pas la loi. Il n’envisage même pas que seule une action collective peut changer une société qui brime les hommes. 


[Voltaire]
Sauver un homme, c’est les sauver tous, c’est dénoncer l’iniquité et par là même discréditer le pouvoir qui l’a permis.

[Jean-Jacques]
Par ses actions brouillonnes, ce diable de Voltaire ne fait que confondre révolte et révolution.


[Voltaire]
On ne peut tout changer tout de suite. Il faut alors agir avec les armes dont on dispose, faire bouger les choses sans tout détruire.
[Jean-Jacques]
Pour lui, la nature n’est qu’une ressource faite pour produire et rapporter de l’argent.


[Voltaire]
La nature, je l’ai vue à travers les paysans qui suent sang et eau pour lui arracher quelques subsides.

[Jean-Jacques]
Il pense que tout doit se plier aux hommes, qu’il faut dompter la nature comme un animal sauvage… mais elle sait se défendre.


[Voltaire]
La nature est pour les hommes bénédiction et calamité, distillant au hasard gelée, sécheresse, canicule, pluies torrentielles qui les laissent sans défense.

[Jean-Jacques]
Pour que la nature soit généreuse, l’homme doit d’abord la respecter et prélever juste le nécessaire.


[Voltaire]
Je suis un homme pragmatique et je crois que le génie de l’homme consiste à dominer sa condition.
[Jean-Jacques]
Le bonheur, c’est de se sentir en communion avec la nature.


[Voltaire]
Le bonheur, c’est de parvenir à se réaliser.

[Jean-Jacques] Envisage-t-il une seconde d’atteindre la sérénité dans des villes sans âme ?

[Voltaire - se tenant la tête]
Pourquoi diable perdre mon temps en échanges stériles, à m’échiner à lui répondre pour récuser ses théories ?

[Jean-Jacques - se tenant la tête]
Pourquoi diable est-ce que je pense tant à lui et qu’il focalise toutes mes pensées ?

[Voltaire, les bras au ciel]
Que de temps perdu ! Je lui réponds, il me répond, on se répond… On n’en finit pas de se répondre !
[Jean-Jacques
, les bras au ciel]
Au lieu de me bombarder de mots fielleux, il ferait mieux d’aller cultiver son jardin !

[Pause de quelques secondes, ils se déplacent sur l’avant-scène, chacun d’un côté]

[Voltaire, se radoucissant]
Ah, sacré Rousseau, quelle haute idée du genre humain tu as ! Même si tu es lymphatique, vain et immoral, même si tu m’énerves avec tes idées utopiques, ton honnêteté, ta persévérance forcent mon admiration et me touchent vraiment.
[pensif] Ce qui me donne parfois des regrets.
[Jean-Jacques, se radoucissant]
Ah, sacré Voltaire, même si tu es parfois frivole, exaspérant, prompt à faire le courtisan, intrigant et calculateur, tu as aussi l’esprit droit et généreux, j’aime la grâce qui anime ton théâtre et toute ton œuvre.

[pensif] Ce qui  pardonne beaucoup de choses. 

[Voltaire] - Ah, comment lui en vouloir vraiment quand je le sens honnête et sans défense.
[Jean-Jacques] Finalement, je ne peux que reconnaître son prestige, louer son dynamisme et la finesse de sa pensée.

[Voltaire] Finalement, il est bien le seul digne de ferrailler avec moi.
[Jean-Jacques] Ah, si je ne l’aime point, au moins mérite-t-il tout mon respect.
[Voltaire] Ah, s’il n’est point mon alter-ego, du moins suis-je enclin à reconnaître son altérité.

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20 novembre 2022

6- L'impossible amitié Acte VI Lisbonne

L'impossible amitié Acte VI Lisbonne & la providence

Scène 1 : Jean-Jacques – Montmorency -- Scène 2 Voltaire Lisbonne
Scène 3 : Jean-Jacques – La providence -- Scène 4 Voltaire Remonté contre JJ
Scène 5 : Jean-Jacques Plus serein -- Scène 6 Voltaire Échauffé

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Acte VI – Scène 1 -  Montmorency
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[Jean-Jacques - Montmorency]
« Adieu Paris, nous cherchons l'amour, le bonheur, l'innocence ; nous ne serons jamais assez loin de toi. » Adieu la grande ville bruyante aux inégalités criantes. Il est vrai que le confort n’est guère au rendez-vous. Après le superbe Ermitage de Mme d’Épinay, ma chère Louise avec qui je suis brouillé, irréconciliable, c’est maintenant la maison des courants d’air de Montmorency en compagnie de ma chère Thérèse.

De très bonne heure, je vais dans mon « donjon », tranquille au fond du jardin,  avec ma chatte Citoyenne et mon chien Duc. Je recopie de la musique, mon gagne-pain. C’est dans cette bien modeste thébaïde que je vais écrire mes meilleurs morceaux qui me causeront bien des ennuis, que ce soit « Julie ou la Nouvelle Héloïse », où je me retrouve si bien, « Emile ou De l'éducation », qu’on me reprochera jusqu’à mon souffle ultime ainsi que « Du contrat social » qui me permit d’exprimer le fond de ma pensée politique. Ces bonnes dispositions d’esprit me permirent d’oublier la passion qui me prit pour Sophie d'Houdetot, la belle-sœur de Mme d'Épinay.

Même mes amis encyclopédistes n’apprécièrent pas mes écrits. Même Diderot critiqua mon retrait ici : « L'homme de bien est dans la société, il n'y a que le méchant qui soit seul » se permit-il de dire. Voltaire me porta le coup de grâce en écrivant cette infamie : « Comment ose-t-il écrire sur l'éducation, lui qui a abandonné les siens aux Enfants trouvés, sans l'ombre d'un remords. »
Mais j’ai ma conscience pour moi et puis affirmer sans rougir que j’ai « consacré ma vie à la vérité. »

En cette année 1760, je sens qu’un complot s’ourdit autour de moi. Qui d’autre que ce Voltaire pourrait mieux que lui en tirer les ficelles ? Je sais maintenant que je suis épié, surveillé en permanence. J’ai enfin découvert le serpent tapi au cœur de ma maison : la mère de Thérèse, ma compagne. Incroyable, n’est-ce pas ! Et pourtant, c’est bien elle, payée, stipendiée par Diderot et Grimm, si j’en crois ce qu’on m’a rapporté. Si, si, vous m’avez bien entendu je n’en croyais pas mes oreilles. Elle a fini par m’avouer qu’elle les renseignait sur mes lectures, mes contacts, mes conversations, surveillant mes courriers, fouillant mes poubelles, envoyant chaque mois un compte-rendu à ses commanditaires.  Dans ma propre maison, vous rendez-vous compte !

Mais qui sait s’il n’existe pas un autre espion dans mon entourage ? Ces gens qui me guettent, qui me harcèlent, sont si nombreux, si pugnaces qu’il faut que je sois constamment sur mes gardes. On m’accuse parfois de me défier de tout le monde, d’être même misanthrope mais c’est bien eux qui m’y contraignent. Si je vois des ennemis partout, c’est qu’ils sont de partout. [Moue d’évidence]

Thérèse eut beau gémir, pleurer, supplier, rien n’y fit : Je fus contraint de placer la traîtresse en maison, dans d’excellentes conditions je tiens à le préciser, malgré les bruits qui ont couru sur ma sécheresse de cœur. Dans ce domaine, je n’ai de leçon à recevoir de personne.
De toutes ces attaques, je fis d’affreux cauchemars qui durèrent longtemps, malgré les soins affectueux de Thérèse.

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Acte VI – Scène 2 - [Voltaire, véhément] Lisbonne
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Ce tremblement de terre qui a ravagé Lisbonne en ce terrible 1er novembre 1755 et fait quelque 50 000 victimes, m’a révolté, m’a ému au plus profondément de mon être. « Ô malheureux mortels !,  ô terre  déplorable ! / ô de tous les mortels assemblage effroyable ! » ai-je écrit dans mon poème sur cet atroce événement. Mais j’ai aussi tenu à être clair et à dénoncer un optimisme béat qui nous vient de Leibnitz et de quelques autres qui prétendent que le monde est gouverné par la Providence et qu’un Mal nécessaire est compensé par un Bien supérieur. Ah, la bonne mathématique que voilà, c’est à faire frémir. Bon sang, que la Providence a bon dos !

Ô pauvres lisboètes, pour ces gens vous n’êtes que des maux nécessaires sacrifiés sur l’autel du bien public. Comme on sacrifiait dans l’antiquité des enfants pour plaire à l’Éternel. Tous les thuriféraires qui prônent que « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » ne sont que des "Candides" à œillères et ne font qu’encourager l’inaction et le fatalisme.   Toute ma vie, il me faudra ferrailler contre tous les obscurantismes de la planète et défendre la liberté.

Si j’ai tenu cette fois à fourbir ma plume, c‘est pour pourfendre ce genre d’idées dangereuses, pour m’exclamer et m’exclamer encore dans mon poème :
« Aux cris demi-formés de vos voix expirantes,
Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,
Direz-vous : "C’est l’effet des éternelles lois
Qui d’un Dieu libre et bon nécessitent le choix ?"

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Acte VI – Scène 3 - [Jean-Jacques La providence]
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J’ai mis longtemps avant de me résoudre à répondre à Voltaire à propos de son poème sur le tremblement de terre de Lisbonne. « Quel crime, quelle faute s’écrit-il, ont commis ces enfants ? » Pathétique, quelle duplicité ! En réalité, ce n’est qu’un prétexte subtilement utilisé pour développer ses vues sur le Mal et cette fameuse Providence que chacun cuisine à sa sauce.

Selon moi, la providence bienfaisante, œuvre de Dieu, "peut malgré sa volonté ou plutôt  par sa bonté même, sacrifier quelque chose du bonheur des individus à la conservation du tout." On pourrait dire en une simple formule que « tout est bien pour le tout. » Si Dieu existe, qu’est ma vie comparée à l’univers, sinon « il ne faut point discuter sur ses conséquences. » Ceci étant, j’ai trop souffert dans cette vie pour ne pas espérer, quelque part en moi,  en une Providence bienfaisante.

Un coupable, il leur faut absolument un coupable ! Dieu, le Mal, la Providence, tout dans le même sac. Et la Nature donc, belle responsable qui a le culot de n’obéir qu’à sa loi et non à celles des hommes. Cette Nature indomptable et cruelle qui a balayé la ville de Lisbonne et occis des milliers d’habitants innocents ! Il faut toujours un coupable ou un bouc émissaire qui puisse exonérer les hommes de leur appât du gain, leur instinct grégaire à paître au bord de l’eau. « Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l’homme libre, perfectionné, partant corrompu. »

Et je lui prouvai que de tous les maux, il n’y en avait pas un dont la Providence ne fût disculpée et qu’il n’eût sa source dans l’abus que l’homme a fait de ses facultés plus que dans la nature elle-même.

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Acte VI – Scène 4 -  (26L)  - [Voltaire, assez remonté contre Rousseau]
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Ah, faut-il encore que je me soucie de ce sacré Jean-Jacques qui ne cesse de me chercher pouilles. J’ai pourtant d’autres martels en tête, d’autres préoccupations. Lui ne s’occupe que d’herboriser, aux soins de quelques bienfaiteurs qui assurent son ordinaire comme Louise d’Épinay qu’il a bien mal récompensée de sa bienveillance, l’ingrat, de Madame de Warens, du duc et de la duchesse de Luxembourg. Chaque fois, il trouve moyen d’ensorceler une personne de bien pour l’entretenir et lui servir de protecteur.
Il est bien mal placé pour me reprocher d’être un affairiste et de m’être enrichi !  

Bon, passons… Le problème essentiel maintenant, c’est une nouvelle attaque pour déstabiliser le courant encyclopédiste qui est ourdie. Une comédie en particulier, Les Philosophes de Charles Palissot, attaque virulente contre les encyclopédistes et les progressistes, connaît un énorme succès qui nous porte gravement tort.

Une pièce d’autant plus dangereuse qu’elle est joliment tournée. La Cour, les jésuites en profitent pour tirer sur nous à boulets rouges. L’Encyclopédie est à l’arrêt, attaquée de toutes parts et D’Alembert songe sérieusement à se retirer. Voilà où nous en sommes.

De plus, comme je vais emménager à Fernay, je me suis engagé dans moult travaux qu’il me faut surveiller et suivre leur évolution. Heureusement que ma nièce Mme Denis me seconde activement et m’est indispensable pour mener à bien cette lourde tâche. 

Curieux personnage que ce Palissot qui, tout en se disant mon disciple, n’en prend pas moins dans son collimateur tous mes amis et me cause bien du souci. Dans sa pièce, il a curieusement annexé Rousseau sous forme du valet Crispin démasquant les faux philosophes.

S’ajoutaient à cette attaque l’article malheureux de d’Alembert sur Genève et les interventions intempestives de ce sacré Rousseau car « partout où je veux avancer, cet énergumène vient tout compliquer. »
Et ce Jean-Jacques, comme à dessein, qui vient encore noircir le tableau ! Ah, il a vraiment bien choisi son moment !

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Acte VI – Scène 5 - [Rousseau, plus serein, libéré d’un poids]
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Ça y est, l’abcès est crevé. Je me sens comme délivré depuis que je lui ai écrit tout ce que j’avais sur le cœur ! Je ne sais comment monsieur le châtelain de Fernay le prendra mais peu me chaut. J’ai commencé par une formule choc, cinglante : « Je ne vous aime point, monsieur. » Voilà au moins qui est sans prémisse et sans ambiguïté ! Avec tous ces ennemis que je sens sur mes basques, j’étais comme le taureau dans l’arène : sur le qui-vive, menacé de toutes parts.

Ah, Genève me manque et je me languis de son lac, de ses bateaux, de ses paysages alentour si reposants. Né citoyen de Genève, je veux y mourir de même. Mais je sais fort bien que ma lettre à d’Alembert sur les spectacles ne m’a pas valu que des amis dans ma cité natale, surtout au Petit Conseil et parmi les notables "voltairiens". De toute façon, avec Voltaire dans la place, ma chère ville risque d’y perdre son âme.

Mon ami Moultou, le seul sans doute à qui je peux encore faire grande confiance, m’a d’ailleurs mis en garde contre Voltaire et sa rage de théâtre : «  Sans mentir, Monsieur, cet homme nous fait beaucoup de mal. »

Alors, pour que mes griefs soient énoncés sans ambages, je lui ai précisé : « C’est vous qui me rendez le séjour dans mon pays insupportable. C’est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants. »
Voilà qui est fait et quelles qu’en soient les conséquences, j’en assume tous les risques. Il fallait que les choses fussent dites. Désormais, elles le sont.

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Acte VI – Scène 6 [Voltaire, étonné puis énervé, échauffé]
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Ah, ah, ah, j’en ris encore, à gorge déployée ! Quel torchon que cette lettre. On me dit retors mais je le crois d’un puéril désarmant, s’il n’était délétère.  J’en aurais même pissé de rire si cette sacrée prostate qui me taraude n’était pas si douloureuse.

Sacrebleu, encore ce Jean-Jacques, encore lui, le trouverai-je sans cesse sur ma route ? Il suffit que j’oublie quelque peu son existence pour qu’il trouve le moyen de se rappeler à mon souvenir. À croire qu’il n’attend que ça. Entre nous, ce doit être quelque chose comme une question d’épiderme. Il ne me supporte pas, c’est aussi simple que ça, même si ça n’explique rien.

Que faudrait-il faire, sinon « lui donner des bains froids, tout ce qui pourrait refroidir sa bile échauffée, le faire revenir à la raison, si possible. » [Puis interrogatif, perplexe] Son attitude me dépasse. Pourquoi diable m’accuse-t-il de le persécuter ?

Certes, certes, j’ai parfois raillé son passéisme –le mot ne lui plairait pas… qu’importe – [il le chuchote, l’air malicieux], son côté méprisant pour tout ce qui concerne les lettres, les sciences, les arts en général. Mais était-ce une raison suffisante pour m’envoyer cette lettre comminatoire qui sent cette austérité genevoise que ne renieront pas certains révolutionnaires. Ah, ah [se moquait-il], il n’y a pas que les précieuses qui soient ridicules.

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20 novembre 2022

5- L'impossible amitié Acte V - Candide

L'impossible amitié Acte V - A propos de Candide

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Acte V – Scène unique - Voltaire et Candide
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[Voltaire est habillé en jardinier, tablier, bottines et arrosoir en mains, l’air satisfait.]

Eh oui, c’est bien moi, non sous les traits du docteur Ralph, mon pseudonyme, c’est bien moi déguisé en Candide. Et oui, je cultive mon jardin. [Il arrose ses fleurs]  

J’aimerais comme lui, avoir « le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple. Sacré Candide, mon double quelque part, je lui ai tricoté bien des malheurs à ce pauvre naïf, car par certains côtés, il est resté assez ingénu finalement, incapable d’imaginer les turpitudes des hommes, tous les raffinements sadiques qu’ils sont capables d’imaginer, l’indifférence terrible d’une nature inflexible, insensible aux  malheurs des pauvres créatures humaines qui souvent se débattent pour survivre.

Ah, fatalité, fatalité, quand tu nous tiens. [dit-il en écartant les bras] Le Mal existe paraît-il, ah que voilà une belle découverte. Et pire, il serait compensé en mieux, transformé en un Bien très supérieur. Rien n’arrive par hasard dans ce bas monde [levant les bras, les yeux au ciel] Il n’y a pas de fumée sans feu, ni de conséquence sans cause. Voilà que tout est bien dans le meilleur des mondes possibles. Ce sacré Leibniz était d’un optimisme à toute épreuve. Et mon Émilie qui en pinçait pour ce type !

L’homme est une sale bête mais la nature est pire, n’en déplaise à ce pauvre Jean-Jacques, béat devant un brin d’herbe. Et cet homme, j’en suis persuadé, est perfectible. Ça vous en bouche un coin, hein. Comment imaginer que l’homme puisse régresser alors que tout nous démontre dans l’évolution de l’humanité que l’homme a constamment amélioré sa condition. Alors, alors [il tourne en rond en s’énervant] la conclusion est claire : l’homme navigue comme il peut entre le Bien et le Mal. Et rien n’est simple sur ce chemin plein de pièges !

Deux événements récents m’ont marqué : le tremblement de terre de Lisbonne qui a tout dévasté, tué tant de gens pour rien et l’année suivante le début de ce qui deviendra la guerre de Sept ans, qui m’a inspiré cette réflexion dans mon Essai sur les mœurs et l'esprit des nations : « Presque toute l’histoire est une suite d’atrocités inutiles. » Et ce foutu Jean-Jacques qui me répond en me parlant de la "divine providence". Quelle  foutaise !

Ah, Candide est ma réponse à tous ces esprits étroits, ces nobles pleins de morgue qui ont réussi à faire interdire L’Encyclopédie : je  ferai comme ces satanés curés, je vais porter la bonne parole à travers l’Europe, envoyer dans le ciel des milliers de livres qui redescendront en fertilisant la terre de ma prose.  Eh, eh, j’imagine déjà le tollé, la bombe qui va leur sauter au visage. (rires)

Mon histoire commence par une histoire de femme. Eh oui, ce n’est pas très original je sais, mais je ne peux pas toujours être génial. C’est très fatigant d’être constamment génial, croyez-moi. Je l’ai envoyé se frotter à tous les lieux de la terre : l’Allemagne au nord, Venise au sud, Constantinople à l’est et même le Pérou à l’ouest.
Pour se coltiner à toutes les épreuves que je lui ai concocté à l’horizon de tous les points cardinaux de notre monde.

La femme, déclencheur de tout, c’est Cunégonde, d’autant plus belle qu’elle sera laide en son vieil âge. Ce foutu candide, pour lui mettre du plomb dans la tête, pour lui faire prendre conscience, je me suis arrangé pour qu’il lui arrive les pires avanies. Son périple autour du monde ne sera que suite de catastrophes, de calamités pour bien lui faire sentir ce qu’est la vie, ce qu’on peut en attendre, ni plus ni moins, la puissance des éléments et l’impuissance des hommes, leurs terribles penchants à s’entretuer, leur vanité à vouloir tout dominer. Lui faire entrer ça dans la tête de gré ou de force, oui de gré ou de force.
[Pendant tout ce temps, Voltaire se donne des coups de poêle sur la tête comme s’il était Candide]
Oui, oui, voilà comme ceci, aie, aie, bien enfoncé dans le crane jusqu’à ce qu’il en prenne conscience, ouille, ouille.

J’ai fait de Pangloss, le bon précepteur de Cunégonde, qui est aussi celui de Candide, professeur polymathe de métaphysico-théologo-cosmolo-nigologie (bigre, ce n’est pas rien, n’est-ce pas) un homme plein d’innocence, si bon qu’il en est même touchant. (Vous ne trouvez pas ?) À travers lui, je me moque quelque peu de la science, où plutôt de certains de ses aspects, ce qui je suppose a fort plus à cet animal naturel de Jean-Jacques qui a une dent longue contre la science et les arts. Allez savoir pourquoi !
 
Rien à voir avec Martin, son opposé, grincheux, qui professe que beaucoup  d’hommes ne vivent guère mieux que des animaux et ne cherchent qu’à éviter le malheur plutôt que d’aspirer au bonheur. Voilà bien deux visions antinomiques qui heurtent Candide qui cherche lui aussi sa voie entre tous ces écueils. Quant à moi, je vais faire comme Candide, je m’en vais de ce pas cultiver mon jardin. Vous venez avec moi ?

[Voltaire est assis, rêveur, morose]
Finalement, qu’est-ce qu’on peut s’ennuyer à cultiver son jardin ! C’est toujours pareil, on bêche, on plante, on récolte… et on recommence. À la longue, saisons après saison, je vous jure que c’est lassant.  On récolte, on récolte quand tout va bien et croyez-moi, ça ne va jamais bien. Il y a toujours un empêcheur de tourner en rond, la pluie jamais là quand il faut, le soleil brille à vous fiche une insolation, grille tout. Et ces bestioles qui vous mangent la laine sur le dos. Voyez donc tous ces insectes qui se régalent de mon labeur… et ces guêpes qui m’agressent ! [il fait de grands gestes pur s’en débarrasser]

Vous avez vu mes poules. Elles sont belles, hein. La petite rousse, celle qui se cache dans les plants de patates, eh bien c’est elle qui pond les œufs les plus gros. Incroyable n’est-ce pas ! Je leur donne tous les rebus, légumes passés, fanes de salades…  Elles trient et mangent presque tout. Et attention, pour fumer mes cultures, je n’utilise que mon engrais et le crottin de mes chevaux. Et ainsi la bouche est bouclée. [avec un air réjoui]

C’est notre inénarrable Jean-Jacques, chantre de la nature, qui serait content de contempler mon œuvre, lui qui s’agenouille devant un brin d’herbe. Tiens, il faudra que je l’invite pour qu’il en prenne de la graine. Ah, ah, de la graine ! [rires] Et puis non. À la réflexion, ce grincheux serait encore capable d’y trouver à redire, d’ergoter, de trouver que je force la nature, que mes pratiques aratoires n’ont rien de naturel, et bla bla, et bla bla… Rien que d’y penser, j’en ai des maux de tête.

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20 novembre 2022

4- L'impossible amitié Acte IV

L'impossible amitié Acte IV Le malentendu

    D'Alembert           

Scène 1 - Jean-Jacques - Discours sciences & arts -- Scène 2 D’Alembert, Sur le discours
Scène 3 – Jean-Jacques, réaction -- Scène 4 JJ + D’Alembert, Mise en garde

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Acte IV – Scène 1 -- Jean-Jacques (aux anges)
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Oh mes amis, quel pavé dans la mare ! Paf, tous en furent aspergés, crottés leurs beaux costumes, leurs beaux atours jusqu’en haut des chausses. Quels remous dans le landerneau parisien. Pourtant, je vous l’assure, je n’avais rien fait pour que je sois encensé comme je ne l’avais jamais été et ne le serai jamais plus.

Depuis la parution de mon Discours sur les sciences et les arts, c’est la furie, Paris est en effervescence autour de mes écrits. Certes, vous me connaissez, je n’ai pas voulu ça et je ne m’y attendais nullement mais… comment dire… j’ai été emporté dans ce tourbillon sans pouvoir m’en défaire. Voilà l’attraction du microcosme parisien, il vous propulse au zénith, vous porte aux nues, quitte à vous renvoyer au ruisseau quelques temps après. Le succès, les honneurs, que tout ceci est fugace et enivrant à la fois. Beaucoup de bruit pour peu de chose en vérité. J’en suis conscient. Les hommes s’en gargarisent et c’est fort navrant. Ma nature profonde m’en a toujours préservé et c’est très bien ainsi. 

Oh, je fus reçu avec munificence comme un nouveau messie. Les portes du grand monde s’ouvrirent comme par miracle, je fus réclamé avec instance, reçu avec des transports qu’il me semblait ne pas mériter, avec une ferveur qui me parut factice, trop marquée pour être vraie, venir du plus profond du cœur. Mais c’est la rançon de la gloire, savoir jouer les importants sans se prendre au sérieux, avoir assez de lucidité pour prendre du recul et ne pas se laisser griser, se laisser prendre aux mirages des feux de la rampe.

Me croiriez-vous si je vous dis que j’ai pris conscience dans ces moments d’exaltation qu’il me fallait faire un retour sur moi-même et vivre la vie que je veux vraiment vivre, celle qui me convient. [rires] Je vois déjà les têtes effarées des Levasseur, incrédules face à ma détermination de changer de vie. Pas de ma chère Thérèse, non, elle m’accompagnerait n’importe où mais de sa mère surtout qui ne me le pardonnera jamais. [rires de nouveau] Oh, je le ferais rien que pour voir sa tête à cette vieille rapiat. Toujours à quémander, à me tirer mes derniers sous pour nourrir sa nombreuse famille qui vit à mes crochets.  Ah, la, la. [soupirs de tristesse]

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Acte IV – Scène 2 - Jean Le Rond d’Alembert
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Pour moi, ma religion est faite : Avec ce brûlot nommé Discours sur les sciences et les arts, Jean-Jacques s’est dissocié de notre mouvement. Je veux veiller, même si on me reproche parfois mon rigorisme, à l’unité de notre mouvement car face aux attaques dont nous sommes trop souvent la cible, nous devons nous serrer les coudes et faire en sorte de rester unis. Voyez la teneur de mon propos dans le fascicule rédigé pour l’Encyclopédie qu’il fallait d’ores et déjà rejeter les thèses « qu’un écrivain éloquent et philosophes a lancé depuis peu contre les sciences et les arts en les accusant de corrompre les mœurs. » Je n’ai cité aucun nom mais le message me paraît clair.

Voilà où nous en sommes.

C’est le cœur lourd que ces mots furent tracés. Jean-Jacques  avait été jusque là un collaborateur zélé de l’Encyclopédie, en particulier dans le domaine musical où il excelle. [Dans un soupir] Enfin, tout n’est peut-être pas perdu s’il revient à de meilleurs sentiments ou si son attitude actuelle n’est qu’une posture. Pourquoi pas.
On peut toujours espérer et rester optimistes. Nous avons déjà tant levé d’obstacles, nous avons douté tant de fois, connu tant de moments difficiles que nous sommes immunisés contre l’adversité.
« Mon Dieu, gardez-moi de mes amis, » comme dit mon ami Voltaire.

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Acte IV – Scène 3 - Jean-Jacques –
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1751 fut vraiment un bon cru pour moi. Mais je l’ai déjà précisé, je ne suis point dupe de tous ce charivari autour de moi et j’ai résolu de mettre fin à cette ambiguïté. Oui, je le proclame, j’exècre, le luxe et les honneurs bien sûr, mais aussi le pouvoir et l’argent.
[Écartant les bras] Je ne peux pas dire mieux.

C’est mon credo, ma bible. Et j’essaie de plus en plus d’y conformer ma vie. Rien de plus difficile. C’est un combat de chaque jour comme s’arrêter de boire ou de fumer. Avec en plus du combat contre soi-même, la lutte contre un entourage qui refuse d’évoluer. Thérèse n’était pas chaude pour modifier ses habitudes et sa mère… n’en parlons pas. Elle m’a valu beaucoup de déboires par les coups perfides qu’elle m’a assénés.

Si je n’ai pu me résoudre à me séparer de mes belles chemises, j’ai vendu ma superbe montre vénitienne et j’ai décidé, la mort dans l’âme,  de quitter ma chère Louise Dupin qui n’y a certes rien compris mais qui, j’en suis sûr, est prête à me pardonner ma folie et me garder toute son amitié.
Je suis invité partout, dans tous les salons à la mode où on me tresse des lauriers.
Quel plaisir, quelle jubilation de voir la tête de faux-jeton de certains me faire des risettes et des courbettes.

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Acte IV – Scène 4 -  Jean-Jacques et d’Alembert –
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[D’Alembert, qui ne tient pas en place]
Si j’ai tenu à vous voir, c’est que je suis inquiet de l’évolution actuelle. Ah mon Dieu Jean-Jacques, et je vous le dis sans ambages, je ne sais quelle mouche vous a piqué de prendre le contre pied des positions des Encyclopédistes.
Je ne m’y retrouve plus. Souvenez-vous, ce qui unit, c’est un idéal commun, notre volonté de promouvoir l’humanisme, notre vocation à l’universel, à défendre les droits de la personne et les libertés.
[Jean-Jacques,  immobile et silencieux]
[D’Alembert
] Vous ne dites rien ? C’est exaspérant à la fin. Parlez donc, jr vous en conjure, défendez-vous. Je suis convaincu qu’on peut encore discuter, lever les incompréhensions. Je n’ose envisager qu’il s’agisse d’une querelle avec Voltaire !
[Jean-Jacques soupire et regarde longuement d’Alembert]

- Voltaire serait-il le centre de gravité de cette constellation, sinon le centre du monde. Il en a la vocation en tous cas, correspondant avec les plus grands "monarques éclairés", du tyran Frédéric II à l’esclavagiste Catherine II. Tout tournerait-il donc autour de lui ?
[D’Alembert]

- Certes non, et j’espère que ce n’est pas une question de personnes qui peuvent cacher des oppositions de pensée. Des positions irréductibles.
[Jean-Jacques] - Ce serait trop simple. Mais des oppositions de personnes cachent parfois des enjeux autrement plus importants que de mesquines querelles d’individus.

[D’Alembert]  - J’ai bien sûr eu vent de la cabale montée contre moi. Je m’y attendais sans en prendre forcément  toute la mesure. Des attaques indignes qui visent mes proches, mon intimité. Et cela, je ne peux le souffrir.
[Jean-Jacques] - Je ne vois pas à quoi vous faites allusion. En tout cas, je ne suis pas de ceux qui colportent ce genre de rumeurs.
[D’Alembert]  - Je vous en donne acte mais je ne vous en dirais pas plus puisque d’autres personnes sont en cause, qu’en aucun cas je ne veux mettre dans l’embarras ou en porte à faux. Vous savez que la confidence n’est pas mon fort.

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20 novembre 2022

3- L'impossible amitié Acte III

L'impossible amitié - Acte III scène 1 Voltaire/Diderot/D'Alembert + scène 2 Voltaire + scène 3 Voltaire/Necker

    Madame Necker

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Acte III – Scène 1 -  Voltaire/Diderot/D’Alembert – Aux délices -
Où Jean-Jacques devient le centre des préoccupations –(6 répliques JJ)
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[Voltaire, ne tenant pas en place]
Quelle impudence ce Rousseau, un texte qui dément tout ce qu’on pensait de lui, où il montre enfin son vrai visage. Ah, il a bien joué la comédie et il se montre enfin tel qu’il est.  Que signifie cette attaque en règle, véritable agression à notre encontre, avec sa lettre sur les spectacles ? Il nous traite carrément d’artistes de salon ! Incroyable. Son texte est un libelle dirigé contre nous !
[Diderot] Détrompez-vous, mon cher, il brassait ce genre d’idée depuis quelque temps déjà, je suis bien placé pour le savoir. De plus, Jean-Jacques a été plutôt flatté de servir de cible à des hommes aussi connus que Grimm ou Marmontel et d’avoir focalisé l’attention du tout Paris sur sa personne, même si en aucun cas, il ne dédaignerait fréquenter ce milieu.[D’Alembert] En fait, c’est mon article sur Genève, écrit pour l’Encyclopédie, qui a tout déclenché. J’y condamnais le dogmatisme de Calvin et l’interdiction des représentations théâtrales dans la cité. C’est sans doute mon exemple de Genève, sa chère patrie, qui lui a chatouillé l’épiderme et l’a fait réagir ainsi. J’ai eu connaissance de son texte mais je n’ai pas souhaité y donné suite. Depuis, bien sûr, tout s’est gâté.

[Jean-Jacques (qui intervient sur le devant de scène)]
Ne voyez-vous pas cher collègue que le théâtre n’est qu’occasion de s’évader dans des distractions oiseuses, donnant parfois dans l’immoralité et certes pas un spectacle plaisant et édifiant comme vous semblez le penser.

[Diderot] Il faut dire qu’il me semble avoir l’épiderme fort sensible depuis une polémique à propos d’une phrase extraite de mon texte "Le fils naturel", qui l’a apparemment heurtée, phrase somme toute assez anodine je trouve : « Il n’y a que le méchant qui soit seul », qu’il a prise pour lui. Il m’a battu froid un temps mais je ne lui en ai point tenu rigueur.
[Voltaire] Eh bien nous y voilà ! Sacrebleu, ce paltoquet a le chic pour envoyer ce genre de bombe qui nous cause beaucoup de noise et s’en réjouir. Mais il ne perd rien pour attendre !

[Diderot] Je crois surtout qu’il s’est lui-même mis dans une situation difficile. Il a perdu l’appui de beaucoup des humanistes, ses amis jusque-là dont nous faisons partie, et obtenu le soutien encombrant des milieux dévots et royalistes qu’il n’a jamais aimés.

[Jean-Jacques (qui intervient sur le devant de scène)]
Je n’ai guère perdu que de faux amis taraudés par les manigances du madré Voltaire. Je sais ainsi à quoi m’en tenir sur leur fidélité.

[D’Alembert, jovial] Alors, comme ça Denis, vous êtes à l’origine de la récente vocation de notre très controversé ami Jean-Jacques qui fait enrager Voltaire... et de son récent revirement.
[Diderot] Ah, comme vous y allez ! En l’encourageant, je voulais simplement l’aider à trouver sa voie, l’inciter à se révolter contre le conformisme des élites qui m’indispose régulièrement. Que diable, un écrivain ne doit-il pas mettre le doigt là où ça fait mal et poser les questions qui dérangent et même qui fâchent le commun !

[Jean-Jacques (qui intervient sur le devant de scène)]
On ne demande plus à un homme s’il a de la probité mais s’il a des talents ;ni d’un livre s’il est utile mais s’il est bien écrit. Les récompenses sont prodiguées au bel esprit et la vertu reste sans honneur. 

[D’Alembert] Et apparemment, vous n’y avez pas manqué, mon cher !
[Diderot] En fait, tout est parti de mon incarcération au château de Vincennes. J’ai été condamné pour athéisme comme si l’Inquisition sévissait encore. Sur la fiche de police que je me suis procurée, il était stipulé : « Garçon plein d’esprit mais extrêmement dangereux. » 
[D’Alembert]  Plutôt flatteur mais ô combien menaçant !
[Diderot] Ah mes amis, dans cette difficile épreuve, votre sollicitude m’a été si précieuse : Jean est venu me remonter le moral et vous-même mon cher Voltaire avez bien voulu envoyer quelques lettres de soutien à certains de vos amis influents pour aider à améliorer mon sort.
[Voltaire] Oh, contribution bien modeste, par exemple, en écrivant à mon grand ami le comte d’Argental : « Quel barbare persécute-t-il ce pauvre Diderot ? Je hais bien un pays où les cagots font coffrer un philosophe » et en lui demandant d’user de son pouvoir pour te venir en aide.

[Jean-Jacques (qui intervient sur le devant de scène)]
Oh mon dieu, le bel esprit. Il s’est fendu d’un petit courrier pour être quitte et se donner le beau rôle à bon compte. Qui pourrait en être dupe ?

[Diderot] Jean-Jacques est souvent venu me visiter et me soutenir moralement. Il m’a été d’un grand secours mais un jour, il s’est passé un événement que je ne m’explique guère encore aujourd’hui.
[D’Alembert] Bigre, vous m’intriguez. Que s’est-il donc passé qui vous a inquiété à ce point ?
[Voltaire] Oui, oui, j’ai hâte de connaître le fin mot de cette affaire !

[Diderot] Figurez-vous, il était venu ce jour-là me visiter en prison, comme souvent. Je l’ai trouvé dans un état d’excitation indescriptible, parlant d’une voix à peine intelligible. Sous le coup d’une révélation, m’a-t-il affirmé, survenue à la lecture du Mercure de France.[Voltaire] Diable, (d’une voie de raillerie) je n’ai encore jamais vu personne défaillir à la lecture d’une gazette ! Continuez, continuez cher ami, je vous en prie.
[Diderot] M’agrippant aux épaules, les yeux au ciel, il m’a lancé sans ambages : « Plus je suis savant et moins je me sens bien dans ma peau. La vérité mon cher, oui la vérité émane de cœurs simples, d’âmes vertueuses, loin des fastes, des illusions du pouvoir et de l’argent. Ma vocation : dénoncer désormais les faux-semblants des élites, les méfaits de leur mode de vie et de tracer la voie d’une vraie renaissance. Revenir à une existence plus saine, loin des milieux frelatés dominés par les plaisirs et l’argent.
[Voltaire] Nous y voilà ! Il m’en a toujours voulu d’avoir réussi, de n’avoir aucun souci d’argent et de me consacrer tout entier à mon art. Mais à la fin, que me reproche-t-il donc exactement ?

[Jean-Jacques (qui intervient sur le devant de scène)]
Devenir riche pour être indépendant, faire l’agioteur, l’affairiste et l’usurier, c’est paraît-il son crédo. Je sais qu’il joue sur les cours des marchandises, qu’il achète ici au bas prix pour revendre ailleurs au prix fort. Il est contre la guerre mais n’hésite pas à faire de juteuses affaires avec l’armée. Voilà où nous en sommes !

[Diderot] Je m’avance peut-être mais je crois qu’il a tendance à vous voir double.
[Voltaire] Avait-t-il besoin de bésicles ou avait-il trop bu que la vue lui en fut brouillée !
[Diderot] Il doit penser que le bon Arouet, homme estimable s’il en est, est perverti par le méchant Voltaire qui publie des textes qui lui déplaisent et lui envoie des courriers qui le fâchent, comme si vous aviez une face claire et une face sombre. Les deux faces de Janus, en quelque sorte.

[Voltaire]  Vous m’ouvrez là des perspectives vertigineuses mon cher !
 [D’Alembert]  Il ne supporte pas ce que vous représentez, du moins selon sa perception : votre façon de parler de l’argent, d’encenser la richesse, votre appétence pour les salons, votre goût pour les mondanités... Enfin votre vie en quelque sorte, qu’il voit comme artificielle par rapport à une façon de vivre plus près de la nature.
[Voltaire, se prenant la tête]
Vraiment, ça dépasse de loin mon entendement !

[Jean-Jacques (qui intervient sur le devant de scène)]
Si l’écrivain est un maître reconnu par tous, un esprit d’une élévation qui force le respect, l’homme est attiré par les paillettes de succès illusoires et avide de gloires éphémères. Tel est ce François-Marie qui se cache derrière Voltaire. Ce diable, à force de trop aimer les carrosses et les parfums, a gaspillé son temps en futiles activités qui l’ont éloigné de son art. 

[Voltaire]
Je vous le dit, mes chers amis, ce diable d’homme ne nous apportera que des déboires !

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Acte III – Scène 2 -  Voltaire - J'herborise II
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[ Reprise de Jean-Jacques acte II : Voltaire est vêtu d’un long tablier, de bottines-sabots et arbore un grand chapeau de paille,. Il s’occupe des pots de fleurs disposés tout autour de lui]

Eh oui, eh oui, -ne me faites pas ces yeux ronds- j’herborise moi aussi. Pourquoi serait-ce l’apanage des écolos rousseauistes ? Voyez la tenue adéquate que j’arbore. [Il fait admirer sa tenue] Voyez la tenue ad hoc. [Il se pavane] Je vais bientôt ressembler à un paysan. Eh oui, je fais comme ce fêlé de Jean-Jacques, j’herborise. Vous trouvez peut-être que je n’ai pas une tête à herboriser. En tout cas, les apparences sont sauves : n’ai-je pas l’air d’un véritable écolo soucieux de ses plantes ?

[Il farfouille dans ses pots de fleurs] Peut-être bien qu’un jour, le plus tard possible, en l’an 3000, ce sera la norme. Pourquoi pas, tous les goûts sont dans la nature.

Oh, Nature… j’ai prononcé le mot tabou. Voyez, voyez, je soigne avec précaution mes fleurs et mon potager. Mais, apparemment, je n’ai pas vraiment la main verte. [Il l’exhibe] j’ai bien essayé de passer des gants verts mais ça ne fonctionne pas. Regardez cette pauvre plante qui s’étiole. Quel désespoir ! Décidément, je ne suis pas dans mon élément.  
Ça ne fait rien : je me sens ici comme un citadin en vacances respirant le bon air champêtre.

[Il quitte ses gants, prend une rose entre ses doigts et hume son odeur]
Hum, quel parfum ! Je me dis parfois que la nature est bien faite. Pour qui exhale-t-elle cette odeur si suave ? Pas spécialement pour moi, c’est sûr. Pour l’air le temps, alors ? Ah, il m’étonnerait fort que cette fragrance qui me chatouille les narines soit gratuite et ne serve pas à attirer irrésistiblement dans ses filets quelque insecte en quête de nourriture. Tout se paie content, même dans la nature, n’en déplaise à ce pauvre Jean-Jacques.

[Il la tourne et la retourne entre ses doigts] Moi, voyez-vous, je mets les mains à la pâte.
Avec ce sacré Jean-Jacques, c’est un peu la même chose. Je goûte la finesse de ses descriptions, la dialectique de son argumentaire, la subtilité de ses piques, même si parfois elles m’échauffent la bile. Et je m’y pique. Je me pique à son caractère acéré, retors, qui m’exaspère et me hérisse le poil. Ah, même avec des gants fourrés ou une armure, je crois qu’il me piquerait encore !

Laissons cela et revenons à notre jardin. Regardez, je donne un petit coup de griffe pat ici, un petit coup de ciseau par là et le tour est joué. Un jeu d’enfant… même si mon jardinier me donne un coup de main… il faut bien l’employer n’est-ce pas. Aie, même avec les gants, je me suis enfoncé une épine dans le doigt ! Hou la la, ça fait mal ! Ouille, ouille, ouille, sacrés rosiers et leurs branches pleines d’épines… J’aurais mieux fait de planter des marguerites. Mais comment résister à la délicatesse de ce parfum ! 

Ah, regardez-moi ça, je me suis mis de la terre plein les doigts. [il s’essuie à son tablier] Parce que moi, figurez-vous, je mets les mains à la pâte, je ne me contente pas d’admirer la beauté des petites fleurs des prés ou d’effeuiller la marguerite.

[Il prélève une autre rose dans un pot]
Ah le la, les roses c’est quelque chose. La nature en a produit de différentes couleurs : des roses, des rouges, des jaunes, même des blanches. Et quel parfum. Mais vous verrez qu’un jour l’homme créera à son tour d’autres variétés. Des roses bleues pourquoi pas ? Le génie de l’homme peut suppléer et dépasser les limites de la nature. Et ça, le Jean-Jacques et ses complices ne le comprendront jamais. 

[À force de la tripoter, il se pique encore avec la rose]
Aie, aie, aie ! [en se suçant le doigt blessé] cette rose est bien comme ce Jean-Jacques, à m’agresser à l’improviste. Ah, il est bien mon meilleur ennemi.

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Acte III – Scène 3 -  Voltaire et Mme Necker -  J'herborise III
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[Voltaire]
Oh, je crois bien que quelqu’un arrive par le jardin. Il me semble percevoir des pas sur le gravier de l’allée. Viendrait-on me visiter en mon nouveau logis ?
[Mme Necker débouche dans le jardin ensoleillé, protégé par une ombrelle. Elle s’arrête devant lui et contemple le spectacle]

Mais que vois-je mon bon maître ? Mon dieu, quel accoutrement, pour un peu, je ne vous aurais pas reconnu.

[Voltaire]
Chutt, chutt, ma bonne amie et presque voisine, ne le répétez pas : j’herborise. [étonnement de Mme Necker] Oui, oui, j’herborise, vous avez bien entendu. Pourquoi en laisserais-je le monopole au grand Rêveur Solitaire ?
Oh la la, [dit-il en pouffant] il ne faudrait que le Genevois en cavale l’apprît, il m’enverrait encore une lettre comminatoire de son crû pour se plaindre de la concurrence, geindre et pointer du doigt ma duplicité. Quelle joie ce serait n’est-ce pas pour cet écorché vif.
[Mme Necker, moqueuse]

Il est un fait que vous lui tondez l’herbe sous le pied, ah, c’est le cas de le dire. S’il venait à l’apprendre, il en serait fort dépité et sans doute très énervé. [rires]

[Voltaire]
Oh mais quel humour ma chère. Je ne vous connaissais pas tant d’ironie.
[Mme Necker, toujours aussi moqueuse]

Il faut bien que l’on se gausse de son prochain… surtout quand il y prête le flanc. Et puis il n’y a guère de mal à ça.

[Voltaire]
Je vous le concède volontiers mais l’animal a l’épiderme fragile. Ah, c’est curieux, je m’étais promis de n’en plus parler et voilà qu’il revient presque naturellement dans la conversation. Pourtant, lui donner tant d’importance ne vaut guère la peine. Ah, je m’en veux d’être aussi faible.
[Mme Necker, redevenue sérieuse]
Vous avez raison, le sacripant n’en vaut pas la peine. D’autres sujets plus sérieux nous appellent et en premier lieu la défense de l’Encyclopédie qui est dénigrée et attaquée maintenant d’une façon inégalée.

[Voltaire]
Je constate que vous aussi êtes inquiète de la tournure des événements. Malheureusement, vous avez bien raison d’être préoccupée…

[À ce moment-là, le tonnerre retentit et quelques éclairs fusent, la pluie commence à tomber]
[Voltaire]
Oh, ça se corse dirait-on. Le soleil n’aura pas perduré.
[Mme Necker]
Bon sang, et mon ombrelle qui s’envole !

[Voltaire]
Vite, vite, venez vous mettre à l’abri. [ils courent vers la maison] Sacrebleu, quelle fichue nature, elle est en colère contre moi  et il nous faut la dompter. Décidément, Le Nôtre avait raison avec son jardin à la Française, rien ne vaut un beau jardin tracé au cordeau par la main de l’homme, où pas un brin d’herbe ne dépasse !

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<<< Ch. Broussas, IA Acte III 20/11/2022 © • cjb • © >>>
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